12.01.2011
Hommage à un ami cubain qui aurait dû survivre à Fidel Castro
L'appartement d'Abalo, au numéro 509 de la rue Virtudes, dans le centre de La Havane, est un agréable capharnaüm. Carrefour inévitable de rencontres entre opposants, ici les gens passent, restent parfois, pour prendre un café, fumer un cigare. Pour atteindre l'appartement, il faut monter deux étages puis suivre un étroit couloir en extérieur. Au fond, la porte est toujours ouverte. On entre alors dans le salon, qui comporte une table de cuisine contre un mur, une petite table basse recouverte de vieilles revues, une bibliothèque, la bibliothèque Henry Reeve, remplie d'ouvrages de psychologie, de philosophie, d'histoire, de littérature classique cubaine, espagnole, latino-américaine, allemande, française. Sur la table de la cuisine, au milieu d'une myriade d'appareils électroniques, une vieille radio attend d'être réparée. Meublent la pièce un canapé troué, une chaise sans dossier, un fauteuil à bascule et des cendriers dans chaque recoin. Le mur en face de l'entrée est recouvert de plusieurs horloges, dont une seule fonctionne, la collection personnelle d'Abalo. Des photos également, d'amis opposants, des enfants, le poster d'une campagne contre le sida, un autre pour la paix et des affiches avec des slogans d'opposition : « Yo no coopero con la dictadura »[1]. Un vieux chien est toujours couché dans un fauteuil ou par terre dans un coin du salon, sauf lorsqu'il se lève pour faire la fête aux visiteurs et leur lécher les jambes, en leur laissant au passage quelques puces. Il est à l'image de cet appartement, crasseux et décharné, mais accueillant. Abalo, hôte des lieux, accueille tous et toutes dans ce vieux salon, leur propose un siège, offre du café et des cigarettes.
A soixante-dix ans, Abalo en paraît dix de plus quand je fais sa rencontre, en mars 2009. Les cheveux et les ongles sales, les yeux rougis par l'alcool, la peau ravinée par les ans et le tabac, il porte invariablement le même t-shirt taché et le même short troué, marchant pied-nus la plupart du temps.
D'après Robertico, son ami et fils adoptif, les deux ans et demi de geôle somalienne ont durement marqué l'esprit du vieil homme. Difficile parfois de démêler dans ses paroles le vrai du faux. Abalo fait parfois preuve d'une grande clarté d'esprit et d'une érudition impressionnante, pour ensuite se perdre dans des illusions grotesques, racontant par exemple qu'il est un ami intime d'Angela Merkel. Il emmêle quelques fois ce qu'il lit et ce qu'il a vécu, donnant à son discours un côté bien souvent fantasque. Pourtant, on devine sous les cicatrices un esprit vif et une grande intelligence, une immense mémoire, et surtout une générosité sans précédent, qui le font aujourd'hui durement regretter.
Abalo est mort le 7 janvier 2011, à soixante-douze ans, d'une tumeur de la gorge. Il était un père de l'opposition cubaine, amoureux de Martí, il aurait rêvé de voir Cuba libre, et Castro mourir avant lui. En hommage à cet homme, je transcris ci-dessous notre entretien du 17 mars 2009, chez lui. Il ne m'était pas nécessaire (ni vraiment possible) de poser beaucoup de questions. Je retranscris donc les paroles presque intactes, dans toute leur confusion, si caractéristique de l'homme qui les profère.
« Quand j'étais au Lycée, j'ai fait un concours d'histoire universelle sur la France, et j'ai été invité par le gouvernement français en 1958. La vie de Robespierre, Fouchet, Napoléon, Joséphine, Charles de Gaulle, Emile Zola avec le procès Dreyfus. J'ai toujours aimé la France. Bon excusez-moi, on va commencer, mais c'était pour vous dire que j'aime la France. Et j'ai gagné ! 100 points exactement ! Depuis l'embassade m'invite toujours de temps en temps.
J'ai été prisonnier il y a peu. Ils m'ont frappé. Parce que nous avons fondé une agence ici. Tu as un appareil photo ? Prends des photos ! C'est ici le siège de l'agence, modeste. Je suis modeste, mais ici c'est ta maison. Ici, on donnait des cours. De philosophie, de mathématiques, de sciences, de physique, d'anglais, d'allemand, de français, d'espagnol, de latin. Les professeurs venaient ici. Mais maintenant ils sont tous prisonniers, sauf moi. Ils purgent 20, 25 ans...
Ah oui ! Mon nom c'est Abalo, José Abalo Pérez. Roberto de Jésus Guerra vit ici, pour l'instant il est à Camaguey. C'est comme un fils pour moi, un journaliste excellent, le directeur de cette agence. Il rentre ce soir. Viens le voir demain ! En ce moment il y a beaucoup à faire, il y a des problèmes avec les Dames en Blanc.
Moi ils m'ont arrêté, ils ne me laissent plus voir mon petit-fils. Trois patrouilles pour venir chercher un homme de soixante-dix ans...
Mon grand-père c'est lui qui a affamé Fidel Castro. Ma mère a dû s'exiler, à soixante ans. Et ensuite j'ai dû m'exiler moi aussi, deux fois aux Etats-Unis, j'ai vu mon frère qui travaille pour la Radio Marti, il est journaliste là-bas. Du coup ils m'ont interviewé.
Et donc quand ma femme est morte, ils nous ont donné le visa. Ma femme, la mère de mes enfants, j'ai dû la veiller ici parce qu'ils ne m'ont pas laissé sortir pour l'enterrement. Je n'ai pas pu aller à l'enterrement ! Elle s'appelle Marta Inés Martínez Barrinat. La mère de tous les prisonniers ici à Cuba. Ils ont peur de moi.
Plus de 100 000 jeunes sont prisonniers. Ici à Cuba il y avait 27 prisons. Aujourd'hui plus de 200.
Ce matelas je l'ai fait hier. On apprend à se débrouiller. Je ne l'ai pas acheté, j'ai trouvé des choses dans la rue.
Quand tu auras le temps, il faut que tu lises Nana d'Emile Zola, une vraie merveille !
Fidel
est un terroriste. Ils ont fusillé des jeunes de 15 ans. Ils en ont tué un pour une goyave, il est entré sur un champ pour prendre une goyave, et les gardes, les communistes, ils l'ont tué, ils l'ont fusillé. C'était dans l'Est de Cuba. Moi je suis déjà vieux, mais je souffre de voir qu'il y a toujours plus de policiers, et de plus en plus corrompus, parce que le gouvernement est plus corrompu. Fidel est un des dix plus grands millionnaires de ce monde. Moi j'ai eu des problèmes, j'ai été prisonnier en Somalie 37 mois. En Somalie.
Ma femme est morte il y a cinq mois, la mère de mes enfants. On est allés à la pharmacie, mais les médicaments sont trop chers. Il n'y a pas de médecins ici, c'est un mensonge ! Tous les médecins sont au Venezuela ! Et c'est comme ça, qu'est-ce qu'on peut faire ? Ma femme allait de plus en plus mal, ici il y avait Robertico, sa femme. On est allés voir le médecin mais il n'y avait pas de médecin. Pas une infirmière. On est allés à l'hôpital et il y avait une jeune fille, une guatémaltèque en quatrième année de médecine, c'est elle qui est venue ici. Et puis le Docteur Darsi Ferrer[2], un médecin exceptionnel. Il a dit « Ecoute Martica, il n'y a pas d'autre choix, il faut acheter le médicament ». Alors je suis allé l'acheter. 27 dollars! J'ai pris une montre à moi qui m'avait coûté 130 dollars et j'ai dit au type « donne-moi 50 dollars pour ça » et j'ai pu acheter le médicament. Je l'achète, et à cinq heures de l'après-midi elle décède. Robertico a appelé, pour diffuser la nouvelle, parce que ma femme était très appréciée de toutes les ambassades. Le cimetière était plein ! Robertico a pu y aller. Ils ont laissé ma femme mourir ici. A l'enterrement, il y avait plus de membres de la police secrète que d'entre nous. Quand nous arrivons au cimetière, ils ne m'ont pas laissé entrer, ils m'ont dit que je ne devais pas quitter mon domicile. Ils ne m'ont pas laissé aller au cimetière. C'est un crime ça...
Quand la Révolution a commencé, oui j'avais de l'espoir. J'ai lutté, j'avais 15 ans. Ma famille était bien éduquée, j'ai passé mon bac, tout. Les deux premières années j'y croyais...parce que Batista était le parrain de Raúl. On avait de l'espoir. En 1961, je me suis rendu compte, ma famille aussi, mais on a continué à espérer. J'ai commencé à travailler comme ingénieur, on travaillait dur parce qu'on avait tout à rattraper dans ce domaine, en ingénierie civile. Ils ont voulu m'embaucher pour la sécurité de l'Etat, mais j'ai refusé.
Il faut voir le monde tel qu'il est : ils ont peur de nous parce que nous leur disons la vérité. Dans mon cas, ils me respectent parce que je suis connu, dans le monde entier.
Tu vois, 90% de ce qu'ils disent sur la Révolution est faux. Les principaux personnages ont été fusillés. Beaucoup de choses ont été supprimées de l'histoire. Ce ne sont pas des communistes qui ont fait la Révolution, ce sont des bourgeois. Et beaucoup de communistes ont quitté ce pays. Les hommes illustres qui voulaient faire quelque chose ici n'étaient ni pour Batista, ni pour Castro, ils étaient pour Martí, les idéaux de Martí. Fidel a trahi la Révolution. Che Guevara est un assassin. Il a assassiné des milliers de personnes, un personnage répugnant.
25 000 jeunes ont voulu quitter Cuba, j'ai les chiffres. Et qu'est-ce qu'ils ont fait ces gamins ? Ils se sont noyés, ou on les a fusillés. Trois jeunes de 15 ans, 17 ans et 19 ans, ils les ont fusillés.
Moi, je ramassais des bouteilles dans la rue pour pouvoir manger, je n'ai pas honte de le dire. L'explosion est là, tout près. Il y a eu une grève à Santa Clara, pour un prisonnier, les gens sont sortis dans la rue. Il y en a qui n'ont pas peur, comme en 1994 et tous ces gens qui sont descendus dans la rue ! On distribue des papiers dans la rue la nuit, qu'ils nous envoient de l'extérieur.
Moi, je devrais être à la retraite, pas à balayer les rues jour et nuit. Je dois travailler, pour la liberté de ces gens-là. »
[1] « Moi je ne coopère pas avec la dictature »
[2] Darsi Ferrer est médecin, journaliste et opposant. Il ne peut plus pratiquer officiellement mais continue d'intervenir auprès de ceux qui le demandent. Il a passé plusieurs mois en prison en 2010, sans procès
20:21
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06.01.2011
Pradeepan Raveendran, réalisateur exilé

« Mon premier court-métrage est à propos de la guerre civile. Ca m'affecte, en tant que personne, depuis le début de ma vie. Je suis né en 1981, en 1983 c'est le début. Quand j'arrive dans ce monde, les problèmes commencent. »
Pradeepan Raveendran
Pradeepan est Sri Lankais, il est arrivé en France en 2004, sans papier jusqu’en 2007. Aujourd’hui il vit en banlieue parisienne, hébergé par une amie Sri Lankaise, et son fils de 25 ans. Comme beaucoup d’immigrés Sri Lankais vivant à Paris, il connaît les contrôles de police réguliers dans le métro et les cuisines des restaurants. Jusque là donc, rien de très surprenant. Sauf que Pradeepan a une particularité : il réalise des films, et ceux-ci sont acceptés dans les plus grands festivals internationaux.
Difficile d’imaginer, en parcourant les rues de Bécon-les-Bruyères, qu’un tel réalisateur se cache derrière les fenêtres d’un appartement modeste de dernier étage. Dans une pièce faiblement éclairée en ce soir d’hiver, les murs autour de nous sont couverts de livres, et un parfum épicé parvient de la cuisine. L’ambiance est chaleureuse et je ne me sens pas une étrangère au milieu de ces personnes qui s’échangent des paroles en tamoul, dont je ne peux qu’apprécier la sonorité. En les observant ainsi, je ne retrouve rien de la gravité qui imprègne les deux films de Pradeepan.
En 2009, le jeune réalisateur termine son premier court-métrage avec un budget minimaliste. Il l’envoie à Berlin et est sélectionné, nominé à l’Ours d’Or. En 2010, il réalise son second court-métrage. Il l’envoie au festival de Cannes, et ce second film est projeté à la Quinzaine des Réalisateurs, confirmant la compétence du réalisateur après ce premier coup de maître. Deux courts-métrages et deux succès inattendus dans la vie de cet exilé qui a dû quitter sa terre mais qui y reste attaché et tente de transmettre ce lien inéluctable à travers ses films. Le premier, tourné en Inde pour des questions de sécurité, raconte la guerre civile dans le quotidien d’un groupe d’enfants, mais sans jamais la nommer ni la donner à voir. Le second court-métrage nous plonge dans les tourments d’un exilé Sri Lankais en France, et nous donne à sentir, par une narration très suggestive de sa vie intérieure, l’aliénation et la douleur qui l’habitent. Pradeepan me dira au cours de notre échange qu’il n’était pas certain que les spectateurs américains ou européens puissent apprécier ses films, car il est difficile de comprendre la complexité de la question Sri Lankaise, que celle-ci se pose en termes de guerre civile ou bien d’exil. Pourtant le succès de ces courts-métrages prouve qu’il existe une force indéniable qui s’en dégage. Vient-elle de sa façon de narrer, exprimant l’oppression dans une épuration de l’évènement et une qualité du détail ? Ou est-ce la présence même du réalisateur dans ses films qui les rend si profondément réels ?
Jeunesse et exil
« Je suis né à Jaffna et j'y ai vécu jusqu'à mes 15 ans. C'est le début de la guerre civile. Ma mère est de Negambo, alors nous décidons de partir là-bas, et j'y fais mes études.
J'ai quitté le Sri Lanka pour deux raisons principales. D'abord la guerre civile. La guerre affecte tous les citoyens Sri Lankais, les jeunes surtout. Alors beaucoup décident de partir au Moyen-Orient avec un permis de travail de deux ou trois ans. Certains vont en Europe. Mais la guerre n'est pas la seule raison, il y a aussi beaucoup de raisons économiques.
Je ne voulais pas venir en France au début. J'essayais d'aller à Londres ou au Canada, mais il faut de l'argent. Pour passer au Canada c'était très cher, je ne pouvais pas payer. Quand j'ai quitté le Sri Lanka, je suis resté un peu en Malaisie, mais il a fallu que je parte assez vite, et j'ai finalement décidé de venir ici, en attendant de savoir où j'irais. Au final je suis resté. Je ne connaissais personne mais j'avais quelques contacts qui m'ont aidé. Je suis arrivé en France en septembre 2004, j'avais 23 ans. »
Premières amours
« Je crois que j'ai toujours aimé regarder des films, depuis que je suis jeune, vers 16 ans surtout j'ai commencé à en regarder plus. Mais il s'agissait surtout de films tamouls, parce que c'était difficile d'avoir accès à autre chose. Mais quand j'ai eu 18 ans environ, je me rappelle que j'ai commencé à me lasser de ce genre, je voulais voir autre chose. Il n'y avait pas internet alors ce n'était pas aussi facile. Il y avait une chaîne à la télévision qui passait des bons films très tard la nuit, après minuit, des films français par exemple, et c'est là que j'ai commencé à être influencé. Je louais aussi des DVD mais ça se limitait à du Steven Spielberg, des choses comme ça, il n'y avait pas beaucoup de choix. Mais dans chaque film, j'essayais de trouver quelque chose, et j'ai beaucoup aimé Il faut sauver le soldat Ryan par exemple. A cette époque j'ai compris que j'aimais regarder, et surtout que je voulais en faire. Mais au Sri Lanka il n'y a pas véritablement d'école de cinéma. C'est cher et ce n'est pas le genre de films que je voulais réaliser. Je voulais aller en Inde, pour travailler avec un réalisateur que j'aime beaucoup, mais ce n'est pas facile car beaucoup de jeunes y vont pour ça et très peu obtiennent cette chance, alors les autres se retrouvent à la rue. Moi j'avais 19 ans, pas d'argent, alors j'ai abandonné ce projet.
Je me suis dit que pour être d'abord assistant d'un réalisateur, il fallait avoir des compétences en photographie, car ils voient tes photos, et ont une idée si ton style leur plaît. J'ai emprunté l'appareil d'un ami, et j'ai pris des photos. Quand j'ai développé ma première pellicule, c'était horrible, j'ai rendu l'appareil ! Il fallait que j'apprenne. J'ai commencé à aller dans des bibliothèques et j'ai appris dans les livres. J'ai étudié six mois tout seul, ensuite je suis retourné voir mon ami pour qu'il me prête son appareil à nouveau, et la seconde pellicule était beaucoup mieux ! En même temps, il y avait un photographe dans ma ville, il m'a aidé.
Quand je suis finalement arrivé en France et que j'ai décidé d'y rester, c'était comme un nouveau monde qui s'ouvrait pour moi. J'allais au cinéma, au Forum des images, à la bibliothèque. Je voyais des films en anglais, en français, et parfois je ne comprenais même pas les paroles ni les sous-titres ! Mais je voyais les images, et je pouvais dire si j'aimais le film. Pendant mes trois premières années ici j'ai beaucoup lu et beaucoup appris. »
Pradeepan l'immigré
« Ces trois premières années ici, je n'avais pas de permis de travail, alors j'ai dû gagner ma vie dans beaucoup d'endroits en tant que travailleur sans papier. Comme ma première demande de visa de réfugié a été rejetée, j'ai dû faire un appel, mais ça prend du temps et en attendant je n'avais rien : ni visa, ni argent, ni permis de travail. Je vivais avec d'autres Sri Lankais, à trois ou quatre dans une pièce et je devais payer 300 euros par mois. Ce n'était pas facile de trouver du travail, et c'était des boulots assez durs. D'abord j'étais dans un grand magasin, à ranger du matériel dans les camions. On ne savait jamais quand la journée finissait : on commençait à 9h et on terminait parfois à 13h, parfois à minuit, tant qu'il y avait du travail. J'étais payé quatre ou cinq euros de l'heure, mais ce n'était jamais régulier, et surtout ce n'était jamais la totalité de l'argent. Au final, le gars qui s'occupait de nous me devait 1300 euros, et je n'étais pas le seul dans ce cas. Il a disparu du jour au lendemain.
J'ai cherché du travail ailleurs, j'ai trouvé dans un restaurant Porte de Choisy, je faisais le ménage, la vaisselle. De 9h30 à minuit, avec trois heures de pause en milieu de journée, mais comme je ne pouvais pas rentrer chez moi je restais sur place. Je gagnais 650 euros par mois, en travaillant dix à onze heures par jour, six jours par semaine. J'ai travaillé là-bas environ huit mois. Parfois à côté je faisais photographe ou assistant pour des mariages, des petits boulots comme ça, informellement.
Finalement en 2007 j'ai obtenu mon visa et j'ai travaillé un an dans un hôtel, légalement cette fois, comme laveur de vitres. J'ai économisé de l'argent, et j'ai pu faire mon premier film. »
Pradeepan réalisateur
"A Mango Tree in the Front Yard" au festival de Berlin
« J'ai fait mon premier film en 2008. C'est un film sur la guerre civile au Sri Lanka, alors je ne pouvais pas le tourner là-bas, c'est pour ça que je suis parti en Inde. Je l'ai tourné seulement avec l'argent que j'avais économisé et un petit crédit de la banque, donc c'est réellement un faible budget, 6000-7000 euros pour tout. Je suis parti là-bas après avoir tout organisé, l'équipe et le matériel sur place. Le tournage a duré trois semaines. Ca a été difficile mais je l'ai fait. Quand je suis revenu, je n'avais aucune idée si le film était bon ou pas, mais je connaissais les festivals, le monde des films, et comment on essaie de devenir réalisateur. J'adore le festival de Berlin, alors j'ai candidaté. Je n'ai rien dit à personne car je ne m'attendais vraiment pas à être sélectionné. Ils reçoivent au moins 3000 ou 4000 films par an, et ils en sélectionnent vingt, et dix seulement en compétition. Quand j'ai reçu le mail deux mois plus tard comme quoi j'étais sélectionné, j'étais vraiment très heureux ! Et après quelques semaines, ils me confirment que je suis dans la compétition, nominé pour l'Ours d'Or ! Ca veut dire que je vais aller à Berlin, et que les gens vont voir mon film. A ce moment je travaillais à l'hôtel, et malgré mes explications ils ont refusé de me donner des congés pour aller à Berlin. Je n'étais qu'un petit laveur de vitres. Donc j'ai quitté mon travail et je suis parti. C'était en février 2009.
C'était une expérience exceptionnelle, ma première projection, à Berlin, avec peut-être 1000 personnes qui voient mon film ! J'étais vraiment très heureux. On a eu quatre projections. Le film n'a pas obtenu de prix, mais on était nominés. Beaucoup de gens sont venus me voir pour me féliciter, me parler. Je sais que ce n'était pas une très bonne qualité pourtant, comparé aux autres films, parce que je n'avais vraiment pas le budget. Mais quand ton film est accepté à Berlin, de nombreux festivals viennent te le demander. Après Berlin, il a été projeté dans trois ou quatre festivals aux Etats-Unis, et d'autres en Italie, en Espagne et ailleurs. Moi je n'ai pas pu y aller parce que je n'avais pas l'argent pour voyager. »
La confirmation : « Shadows of Silence » au festival de Cannes
« Pour le second, j'avais déjà l'idée, et j'ai tout de suite commencé à travailler le scenario. C'est à propos d'un Sri Lankais qui vit ici, à Paris. Ca parle de cette personne, de sa vie, de sa condition morale. Il est exilé, sa vie familiale et sexuelle est problématique, il est déprimé. J'ai essayé de faire apparaître tout cela avec les images. Quand je suis arrivé ici, en France, j'ai réalisé que beaucoup de personnes, de Sri Lankais qui vivent ici, ont des problèmes. Ils n'arrivent pas à s'attacher à cette terre. J'ai vu beaucoup de personnes et de familles vivant comme ça, dans de mauvaises conditions car ils travaillent dur et gagnent peu d'argent, vivent dans des logements étroits. J'ai essayé d'apprendre quelque chose de leur vie personnelle, de leur vie intérieure. Ce n'est pas une vision formelle, c'est plus une recherche de ma part pour comprendre leur vie intérieure. Quand je parle avec ces personnes, elles disent beaucoup de choses, et j'essaie de chercher à partir de ça.
Celui-là je l'ai tourné à Noisy-le-sec, pendant dix jours, en Février 2010. J'avais plus d'argent donc la qualité est meilleure : 20 000 euros en tout. Mais quand on compare à d'autres court-métrages, c'est encore un budget assez réduit. Mes amis m'ont aidé. On avait du matériel professionnel et mes amis sont techniciens, mais ils ont travaillé bénévolement.
Cette fois j'ai envoyé mon film au festival de Cannes, et il a été retenu pour la Quinzaine des Réalisateurs. Je ne m'y attendais vraiment pas : ils sélectionnent seulement sept films sur plus de 1500 ! J'étais vraiment heureux. D'autant plus que le second film est le plus important pour ma vie, pour ma carrière. Je devais faire mes preuves, à nouveau, montrer que je pouvais faire un second film réussi, dans un thème et un style complètement différent.
Ca a été une excellente occasion pour avoir de nouveaux contacts. Il y a eu deux projections, et le film a été sélectionné pour beaucoup d'autres festivals et des plus importants que le premier. De mai à novembre 2010, le film a été projeté dans dix festivals ! J'ai essayé de me rendre à celui de Chicago, mais je n'ai pas pu, à cause de mon visa de réfugié politique. »
Plus d’informations sur les films de Pradeepan Raveendran sont disponibles sur le site
http://exilimage.com/exil/PRADEEPAN_RAVEENDRAN.htm
Photos: exilimage.com
11:11
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13.12.2010
La liberté des bannis

« En prison je me suis cousu la bouche huit fois avec un fil de fer. De cette épaisseur (il montre la pointe d'une fourchette). C'est une grève de la faim qui attire l'attention, car chaque jour dans le monde quelqu'un se met en grève de la faim. Mais ce n'est pas tous les jours qu'on se cout la bouche. »[1]
Juan Carlos
Welcome
Qu'est-ce que l'exil? Un dimanche de novembre, une banlieue sud de Madrid. Un lieu, un centre d'accueil pour réfugiés au cœur d'une zone industrielle désaffectée. Pour s'y rendre depuis le centre de la capitale, il faut prendre le métro, une quarantaine de minutes jusqu'à la station Sierra de Guadalupe. Puis il faut prendre une des deux lignes de bus, qui passent toutes les 20 à 30 minutes. Sauf le dimanche, où une seule est active, et cette fois le bus passe toutes les 45 minutes. Si on vient de manquer le dernier, la meilleure solution est encore de marcher ; cela permet de découvrir les environs, qui ne sont qu'absence. Absence de commerces, absence de personnes, absence de vie. Après une bonne demi-heure de marche, à l'extrême limite d'une rue qu'on n'imagine que pluvieuse, on arrive face à ce bâtiment au nom improbable : l'hôtel Welcome.
Au Welcome, le long des couloirs verts pâles s'alignent les portes des chambres, des pièces sans cloisons dans lesquelles dorment des familles entières. Les sanitaires sont communs, ainsi que le réfectoire, dont les horaires fixes doivent être respectés. La salle commune fait office de bureau, de salle de jeux pour les enfants, de salon de repos, de discussions, de lecture. A peine la taille d'une salle de classe, quelques fauteuils et une table. Dans le fond, une autre salle, avec une télé, la même pour tous. Cubains, Nigérians, Algériens, Nicaraguayens, Irakiens, Camerounais, et bien d'autres origines se côtoient au Welcome. Dans l'ensemble il ne semble peser aucune atmosphère d'hostilité, bien que les échanges entre nationalités et familles soient plutôt limités. Ce n'est pas de l'indifférence, juste une indisponibilité à l'échange.
Parmi ces gens, il y en a quelques uns qui ont fait plus que passer dans ce lieu où on ne reste normalement que dix à quinze jours au plus. Cinq familles cubaines y résident depuis plus de quatre mois. Ce sont les familles de cinq ex-prisonniers politiques, dissidents emprisonnés au printemps 2003 au cours d'une vague de répression, libérés à l'été 2010 après des négociations entre les autorités et l'Eglise cubaine. Un accord avec le gouvernement espagnol leur a permis d'être transférés directement de la prison à l'Espagne, avec la condition de ne jamais remettre les pieds au pays. Salida Definitiva (sortie définitive), clame leur passeport. Une libération sans retour : « libres » dans le monde, excepté sur leur propre terre.
L'exil, pas l'asile
Aujourd'hui, ils ont obtenu l'exil, pas l'asile. Selon les dissidents interrogés (Ricardo, Juan Carlos, Victor, Normando et Julio César) il est clair que le gouvernement espagnol refuse d'accorder le statut de réfugié politique aux cubains car il s'agirait d'un geste fort à l'adresse des frères Castro. Accorder l'asile politique, c'est reconnaître qu'ils étaient en danger dans leur pays et que ce dernier n'est pas en mesure d'assurer leur sécurité. Ce qu'on leur propose en Espagne, c'est un simple statut de réfugié, sans mention de politique, donc sans remettre en cause la responsabilité du pays d'origine. S'ils acceptent, les procédures administratives sont beaucoup plus rapides : logement, sécurité sociale, permis de travail, deviennent alors accessibles en quelques semaines. Mais les ex-prisonniers rencontrés refusent ce qu'ils considèrent comme une solution indigne, après tant de lutte politique et d'années sacrifiées derrière les barreaux. Ils refusent qu'on les considère comme de simples immigrants, comme s'ils avaient traversé l'Atlantique en radeau pour aller faire fortune sur le Vieux Continent.
« Douze ans et demi de prison. Quarante-trois points de suture. Et les coups. Pour ma rébellion, pour dire la vérité ! C'est une vengeance, c'est évident ! Ordres de La Havane, et le gouvernement espagnol refuse d'affronter cette dictature. [...] On nous a trompés, ce n'est pas ce qu'ils nous ont dit à La Havane, les prestations...J'ai pensé que ce serait autrement, avec le passé que j'ai. Je suis là, après tant de lutte, et être ainsi méprisé par ce gouvernement. C'est incroyable, inconcevable, je croyais en quelque chose de mieux. Jamais je n'aurais pu imaginer que toute la lutte d'un homme, qui a consacré sa vie entière à cela, toute ma jeunesse derrière des barreaux...et que j'en arrive à être réduit à un tel niveau d'infériorité...C'est douloureux. »[2]
Juan Carlos
«Je suis arrivé ici parmi les premiers, j'ai dû aller au bureau pour demander l'asile. [...] Ils m'ont dit tout simplement qu'ils n'avaient pas encore déterminé car il fallait étudier (le dossier). Moi je ne sais pas ce que c'est qu'ils doivent étudier. Pour affirmer et s'assurer de façon consensuelle que je suis un exilé politique. Parce que si j'avais été en train de danser dans une discothèque, ou de boire une bouteille de rhum sur le Malecón, là il faudrait vérifier. Mais je fais partie de ces personnes qu'ils ont condamnées à 15 ans de privation de liberté avec le décret-loi de l'année 1999, qui stipule bien clairement les délits « contre la sécurité nationale », qui ont été appliqués exclusivement contre les 75 du Printemps Noir à Cuba, et contre personne d'autre. »[3]
Julio César
Ainsi, après sept années de prison au minimum, l'exil. Et dans l'exil, le déclassement, l'indifférence, la solitude et le désœuvrement. Tous, même en prison, ils étaient quelqu'un, ils luttaient pour quelque chose, écrivaient. On parlait d'eux, on les donnait en exemple du courage et de la résistance à l'oppression. On publiait leurs écrits. Aujourd'hui, après les premiers jours de gloire sous les feux des médias et l'accueil en grande pompe du gouvernement espagnol, ils se sentent laissés pour compte et ont l'impression de ne pas maîtriser leur vie, attendant qu'on veuille bien les sortir de l'hôtel.
« Nous attendons sur un bord. Et nous ne savons pas quelle route nous allons prendre, jusqu'à ce qu'ils nous le disent. Nous n'avons rien pu régler jusqu'à maintenant car nous n'avons pas l'autorisation. On reste ici toute la journée, sans rien faire. [...] L'essentiel ce n'est pas d'avoir de l'argent, c'est de régler nos problèmes, ensuite on commencerait à vivre, à chercher du travail. Moi je peux chercher du travail dans la construction, dans un magasin, balayer la rue. Ou est-ce qu'ici en Espagne je vais rester aussi prisonnier qu'à Cuba ? Nous sommes à la limite. Moi personnellement non, mais ma famille. Ils avaient une maison, ce n'était pas un palais mais c'était à nous, ils avaient leurs affaires, leur intimité. Mes fils étudiaient, maintenant ils ne font rien. Mon épouse, même si elle était persécutée, elle avait l'appui de sa famille. Maintenant elle est très nerveuse, d'être loin de sa famille, d'être dans un situation aussi incertaine»[4]
Victor
« Ma vie ici: monter descendre monter descendre. Ici toute la journée. Mais je ne veux pas rester ici, je suis dans une cage dorée certes, mais une cage. Au moins quelque chose ne m'a pas quitté, ma graphomanie : ma manie d'écrire. Avec ça je m'occupe. Parfois c'est douloureux, mais c'est pire de le taire. J'écris, c'est tout ce qu'il me reste, écrire. »[5]
Juan Carlos
Après la prison, l'incertitude
Malgré la libération, le bilan de ces années noires ce sont des hommes cassés, déprimés, fatigués de lutter aussi, comme l'exprimait plus haut Juan Carlos. Juan Carlos qui s'est cousu la bouche huit fois en prison pour protester contre ses conditions de détention, souffre de maladies de peau qui lui mangent la nuque et d'arthrose alors qu'il n'a pas quarante cinq ans. Condamné à vingt ans de prison, enfermé à des centaines de kilomètres du lieu de résidence de sa famille, il a perdu sa fille unique de 14 ans dans un accident de voiture, en 2008, alors qu'elle venait lui rendre visite en prison.
Normando, journaliste reconnu, condamné à vingt cinq ans de prison en 2003, souffre quant à lui de diarrhées chroniques dues à ses nombreuses grèves de la faim, et va encore à la selle jusqu'à dix fois par jour. Du fait de ces mêmes grèves de la faim, il a perdu plusieurs dents. Depuis, il sourit peu.
Heureusement, les élans de solidarité sont légions parmi les anonymes, et viennent illuminer le quotidien des exilés, ainsi que le raconte Julio César, ému :
« Nous avons vécu ici en Espagne grâce à des amis espagnols, nord-américains, français, cubains, qui sans nous connaître ont été très solidaires avec nous. Une responsabilité que le gouvernement espagnol avait, ou a toujours, et n'a pas su tenir. Et d'autres personnes, qui ne nous connaissent pas, nous ont aidés de façon désintéressée. Nous en sommes très reconnaissants. Vraiment, je ne sais pas s'il existe dans le monde une façon de pouvoir payer ce geste en retour. »[6]
Julio César
Pour tous, il est désormais question de trouver un équilibre, entre les espoirs suscités par leur libération et la réalité de la vie quotidienne qu'ils vont devoir se reconstruire. Si l'exil leur a rendu l'intimité de leurs proches et leur liberté de conscience, il signifie également une épreuve nouvelle, celle de l'incertitude et de la précarité.
Photo: Julio César montre son passeport avec la note: "permiso de salida definitia" http://sites.google.com/site/cardexcardex/cuba-siglo-21
[1] "Yo en la cárcel me cocí la boca ocho veces con un alambre. De este grueso. Eso es una huelga de hambre que llama la atención, porque cada día en el mundo hay alguien que hace huelga de hambre. Pero no todos los días se cosen la boca."
[2] "Doce años y medio en cárcel. Cuarenta y tres puntos de sutura. Y las golpizas. ¡Por mi rebeldía, por decir la verdad! Es una venganza, eso es más que claro. Ordenes de La Habana, y el gobierno español no quiere gritarle a esta dictadura. Pensé que iba a ser otra cosa, con el pasado que tengo. Estoy aquí, después de tanta lucha, y estar tan depreciado por este gobierno. Es increíble, inconcebible, creía en algo mejor. Jamás me podía imaginar que toda la lucha de un hombre, que ha dedicado toda su vida a esto, mi juventud entera entre rejas...y que llegue a un nivel de inferioridad tan grande...eso es doloroso."
[3] "Yo soy de los primeros aquí, tuve que ir a la oficina para solicitar el asilo. [...] Me dijeron que simplemente no habían determinado porque había que estudiar. Yo no sé qué es lo que hay que estudiar. Para afirmar y asegurarse consensualmente de que yo soy un desterrado político, porque si yo hubiera estado bailando en una discoteca, o tomando una botella de ron en el Malecón, hubiera que averiguar. Pero soy de personas a quienes echaron 15 anos de privación de libertad por el decreto ley del año 1999, que estipula bien claro los delitos "contra la seguridad nacional" que se ha aplicado exclusivamente contra los 75 de la primavera negra en Cuba, contra más nadie."
[4] "Estamos en un limbo. No sabemos que rumbo vamos a tomar, hasta que ellos lo dicen. No hemos podido resolver nada hasta ahora porque no tenemos autorización. Nos quedamos aquí todo el día, sin hacer nada. [...] La esencia no es tener dinero, es resolver nuestros problemas, después empezaríamos a vivir, a buscar trabajo. Yo busco trabajo en construcción, en un almacén, barriendo la calle. ¿O es que aquí en España voy a estar tan preso como en Cuba? Estamos en el límite. Yo personalmente no, pero mis familiares. Tenían una casa, no un palacio, pero era de nosotros, tenían sus cosas, su intimidad. Mis hijos estaban estudiando, ahora no hacen nada. Mi esposa, a pesar de ser perseguida, podía encontrar el apoyo de su familia. Ahora esta muy estresada, de estar tan lejos de su familia, estar en una situación tan incierta."
[5] "Mi vida aquí : subir bajar subir bajar. Aquí todo el día. Pero uno no quiere quedarse aquí, estoy en una jaula de oro, pero una jaula. Por lo menos algo no me ha quitado, mi grafomanía: manía a escribir. Con eso me entretengo. A veces es doloroso, pero peor taparlo. Escribo, es todo lo que me queda, escribir."
[6] "Hemos vivido aquí en España gracias a amigos españoles, norteamericanos, franceses, cubanos, que sin conocernos han sido muy solidares con nosotros. Una responsabilidad que el gobierno español tenía, o tiene todavía con nosotros, y no ha cumplimentado. Y otras personas, que no nos conocen, nos han ayudado de forma no interesada. Hay que agradecérselo. Realmente no hay forma posible alguna en la vida de poder pagar este gesto."
18:06
Publié dans Opposition politique en régime autoritaire |
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