23.04.2010

La voix des dissidents

Je choisis de commencer ce blog par un premier cycle, qui est celui de l’engagement politique en régime autoritaire, première forme d’engagement à laquelle je me suis frottée avant d’y prendre goût. Mais pas n’importe quel militantisme, pas celui des manifestations parisiennes du samedi après-midi entre République et Hôtel-de-Ville (attention je ne critique en rien ces manifestations, j’y vais moi-même). Non, là il s’agit d’un engagement que nous n’avons pas besoin d’imaginer, car en restant en France nous n’aurons jamais à le vivre. Il s’agit de l’engagement total, celui qui implique le risque d’une perte véritable, que ce soit la perte de son travail, de personnes proches, de sa liberté, voire de son intégrité physique.

Ainsi, ma première rencontre véritable avec le monde de l’engagement (j’entends donc par véritable ma découverte d’un engagement total, celui qui implique toute la personne, et parfois le plus clair de son temps. Non que les autres formes d’engagement soient moins valables, mais elles n’imprègnent pas autant l’identité de la personne engagée), s’est faite à l’occasion d’un terrain à Cuba pour la rédaction de mon mémoire de Master. Partie là-bas pour étudier les travailleurs du secteur informel, les vendeurs ambulants et les chauffeurs non déclarés de vélos-taxis, je me suis finalement échouée (après bien des tours et détours sinueux dont j’épargne les détails) dans la toile serrée et oh combien passionnante de la « dissidence ». Par dissidence, il faut comprendre « opposition » : au régime, au système, à ceux qui le dirigent. Mais les voix trop critiques n’étant pas tolérée dans l’île, tout opposant se convertit de fait en dissident.

La dissidence cubaine est un imbroglio de groupes, d’activités, de mouvements, de personnes seules. On y trouve des journalistes, des avocats, des médecins, des syndicalistes, des membres de partis politiques, des bibliothécaires, des professeurs, de simples travailleurs « défenseurs des droits de l’homme », ainsi qu’ils se nomment. Ils ont en commun d’avoir dit ou fait quelque chose qui n’a pas été toléré par le régime. Beaucoup ont fait de la prison, tous ont perdu leur travail (sauf bien entendu s’il s’agissait déjà d’une activité illégale, dans ce cas bien souvent ils la continuent, tout simplement). Au cours de mon séjour j’ai rencontré plusieurs de ces personnes, et je n’en ai pourtant rencontré qu’une infime partie. Le monde de la dissidence est au moins aussi complexe que le tableau de la politique française. Même si bien-sûr les dissidents sont bien moins nombreux, qu’ils ont bien moins de partisans, de reconnaissance et de moyens. Mais ils ont une chose que les autres politiques ont tendance à perdre en chemin : ils ont des idéaux.

Les dissidents cubains sont mal connus, car il est difficile pour un observateur étranger de les côtoyer sur le long terme. On parle d’eux, tout le monde peut parler d’eux : les universitaires, les diplomates, les exilés cubains, les journalistes, etc. Et moi-même je ne m’épargne pas, et je ne prétends pas les connaître mieux que les autres. Toutefois il me semble que l’effort que j’ai mené pour les comprendre s’est fait dans une direction qui jusque là n’avait pas été considérée. Car on les connaît quelques fois par leurs travaux ou leur rayonnement médiatique (Yoani Sánchez en est un exemple) et quelques interviews ont pu être glanées ici et là. Mais on les connaît le plus souvent sous l’angle politique, et uniquement politique. On en parle parce qu’on parle de Fidel, du régime, et donc de ses opposants. Parce qu’on parle de grèves de la faim et de manifestations, de rencontres diplomatiques au sommet et d’un embargo historique. Mais que se passe-t-il entre la mort d’Orlando Zapata[1] et la manifestation des Dames en Blanc[2] ? Que se passe-t-il entre l’emprisonnement de l’un d’eux et la libération d’un autre, deux évènements qui paraîtront dans les journaux ? Cessent-ils d’exister et de s’opposer lorsqu’on ne les voit pas ? Comme tous les militants anonymes, ils sont là et continuent leur travail même à l’ombre des projecteurs.

C’est pourquoi sur place, une fois empêtrée dans cette dissidence dont on ne sort pas facilement (dont on ne veut pas sortir), la question que je me suis posée et à laquelle j’ai cherché à répondre, est celle-ci: qui sont les dissidents ? J’ai voulu savoir qui ils étaient au-delà de l’étiquette qu’on leur colle depuis l’extérieur. Qui sont les hommes et les femmes qui se cachent derrière ses actes d’opposition politique ? Qui sont les individus derrière les militants ?

Ainsi, il ne s’agissait pas de questionner en priorité le rôle politique de la dissidence, ni de savoir si oui ou non elle était réellement un embryon de société civile, si elle peut amener la démocratie demain ou si elle pourrait prendre la relève un jour. Je n’étais pas non plus intéressée, du moins pas à ce moment précis, par son potentiel révolutionnaire, sa capacité à soulever un mouvement social, ou bien les limites qui l’empêchaient d’être à la source d’une autre « Révolution » (ces questions je me les suis tout de même posées, et aujourd’hui je crois connaître une partie des réponses, mais ce n’est pas l’objet de ce blog pour l’instant, j’y reviendrai peut-être plus tard). Les questions principales que je me suis posée sur place sont donc bien plus simples : Qui sont les dissidents ? D’où viennent-ils ? Pourquoi sont-ils là ? Que pensent-ils de leur pays et de son avenir? Que font-ils ? Comment ? Que ne font-ils pas ? Pourquoi ?

Et finalement en répondant à ces questions, on comprend aussi mieux comment des personnes ordinaires, parce que toutes différentes les unes des autres, en sont arrivées là : à l’engagement total. Décrypter le monde de l’engagement est un travail qui se fait en partie par la connaissance des habitants de ce monde. C’est ce que j’aimerais faire ici, petit à petit : dresser le portrait de ceux qui s’engagent, politiquement ou socialement, recueillir leur témoignage, leur redonner leur voix. Car il est difficile pour nous, occidentaux, de ne pas parler pour les autres, même lorsque c’est pour les aider, croyons-nous. Ici j’essaierai donc du mieux que je peux (et ce n’est pas facile) d’exposer plutôt que d’interpréter, et de m’effacer parfois derrière les paroles de mes interlocuteurs. Car je me suis rendue compte bien souvent à les entendre qu’il n’y avait pas d’interprétation possible ou d’analyse qui donne de la profondeur à leurs paroles. Tout est là, il n’y a rien à ajouter.



[1] Dissident cubain mort en prison le 23 Février 2010, suite à une grève de la faim de plus de 80 jours, pour manifester contre ses conditions de détention. L’évènement a suscité de nombreuses réactions dans le monde et a été couvert par la presse mondiale.

[2] Groupe de femmes cubaines qui manifestent régulièrement pour la libération de prisonniers politiques, leurs époux, pères, fils, frères, etc. En mars 2010, leur manifestation dans le centre de La Havane a donné lieu à des arrestations musclées, assez largement couvertes par les médias internationaux.

Commentaires

lectrice, ou auditrice, ou spectatrice (cela se dit ? ), je suis toujours plus impliquée, touchée, lorsque celui ou celle qui rapporte un témoignage, s'efface derrière ses "sujets", et permet à leur parole d'exprimer la réalité de ce qu'ils vivent , pensent , endurent. je connais certains de tes écrits sur ton travail de terrain à cuba. ceux que tu as rencontré, pour moi, sont des héros, sans doute sans le savoir, certaines de leurs paroles m'aident parfois à m'élever. à au moins, essayer dans le quotidien de ne pas reproduire un comportement "dictatorial", "antidémocratique"à l'échelle modeste de ce que je vis. si ce blog peut leur permettre de savoir que nous les connaissons, nous les entendons, même en tant que simples citoyens de la France de liberté ? égalité ? fraternité ? alors il est utile. (excuses moi de ce terme paternaliste) utile pour eux peut etre, pour moi surement.

Écrit par : CARTRAUD DOMINIQUE | 24.04.2010

C'est très beau, et intéressant. ça donne envie de continuer à lire...

Écrit par : Benoit L. | 25.04.2010

Bravo pour le coeur, le sens et l'intelligence de la démarche ! Et pour la plume !
Excellent début de blog, on espère voir s'esquisser progressivement cette dissidence qui apporte presqu'autant d'immersion par ce qu'elle implique dans sa forme et sa raison d'être.
Au plaisir de te lire encore,
Pablus

Écrit par : Pablus | 03.05.2010

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