25.04.2010
Che Guevara, salsa et mojitos

« Ne te laisse pas tromper par ce qu’ils vont te dire. Il y a beaucoup de choses qui ne paraissent pas dans les journaux, à la télévision. Les gens ont une image qui n’est pas la réalité. […] Ne te laisse plus jamais tromper s’il te plaît par ce qu’on va te dire, tout est chimères. Va dans les rues, marche. »[1]
Vladimir, un conducteur de vélos-taxis
A Cuba, celui ou celle qui parle espagnol se rend vite compte d’une chose : les cubains parlent beaucoup. A celui qui les écoute s’offre un interminable flot, un flot paradoxal entre l’interminable complainte et la célébration des beautés que leur offre l’île merveilleuse.
J’ai entendu un millier d’histoires, des petites et des grandes, des individuelles et des familiales, des histoires vraies, d’autres plus romancées. A celui qui tend son oreille, l’homme ou la femme désireux de parler offre bien plus qu’une réponse, il se livre. Moi, auditrice de ces vies, ai été pendant une heure ou plusieurs le réceptacle d’un fleuve de doléances, le témoin d’une pièce que beaucoup préfèrent ignorer. Pourtant ils sont nombreux les étrangers venus de leurs contrées lointaines qui se sont succédés sur les vélos-taxis (vélos arrangés en taxi à deux places, tractés à la force des mollets), dans les musées, dans les maisons d’hôtes et dans les paladares (petits restaurants privés). Mais pour la plupart, ils passent et s’effacent dans les souvenirs. Or moi qui restais longtemps, pas seulement pour voir du pays mais pour connaître ceux qui y vivent, je me suis transformée dans les yeux de mes interlocuteurs comme le colis « FEDEX » qui allait distribuer au monde les feuillets de leurs vies. D’autant plus précieuse donc, que ce monde extérieur est inaccessible. Il est, pour les gens que j’ai croisés, une construction mentale bâtie sur les images laissées par les touristes, l’éducation scolaire, la télévision et la rubrique internationale du Granma, principal quotidien de l’île.
Paradoxalement, les premiers à me donner l’idée de ce besoin de parler ne sont pas les dissidents, mais ces fameux conducteurs de vélos-taxis. J’ai, avec quelques uns d’entre eux, de longues conversations. Les conducteurs de vélos-taxis qui n’ont pu obtenir de licence (ce qui est le cas de la majorité) vivent d’une activité illégale, bien que tolérée à certains égards : en effet, ils dominent le paysage du centre de La Havane. Ils sont partout, dans toutes les rues et à tous les carrefours…ou presque car en réalité il existe une délimitation bien précise et connue de tous des zones où ils s’exposent à plus de risques : les rues les plus touristiques et les mieux entretenues leur sont interdites. Là, la propreté et le bon état des ruelles offrent un contraste frappant avec le quartier adjacent de Centro Habana, quelques centaines de mètres à l’ouest.

Alberto est conducteur de vélos-taxis depuis 15 ans, il a quarante ans et vit dans un petit appartement poussiéreux de Vieja Habana, avec sa mère et ses deux frères. Poussiéreux est d’ailleurs peu dire, là on est presque au stade de la ruine. Ca ressemble à un grand grenier sur deux étages dans lequel on aurait entassé des vieux meubles et quelques vieilles chaises défoncées. Un vieux poster du Che trône dans le « salon » au-dessus du téléviseur, à ses côtés une photo d’Hugo Chávez. Contraste encore une fois frappant avec le quartier dans lequel est situé l’appartement, quartier touristique l’un des plus entretenus et les plus lisses de la ville. La façade extérieure du bâtiment ne laisse pas présager du chaos derrière les murs.
« Cuba es la prisión más grande del mundo »
Alberto n’est pas un opposant politique, mais tout en lui transpire l’opposition : la haine qui habite ses paroles, la violence avec laquelle il se met parfois à parler, à crier, se levant presque, celle avec laquelle il intime à sa mère de se taire quand celle-ci dit avoir peur que les voisins entendent. Alberto a toujours été un « délinquant » économique. Ayant dû abandonner les études pour subvenir aux besoins de sa famille –son père est parti en laissant la mère et ses quatre enfant-, il a vécu de petits trafics : trafics de cigares, de langoustes, de bœuf. Il a vécu de nombreuses années en prison, d’abord à 17 ans pour avoir tenté de quitter l’île sur une embarcation de fortune, puis plus tard à cause de ses activités économiques illégales. De tous les cubains que j’ai connus et qui ont fait de la prison, il est le seul à me parler ouvertement des conditions dans lesquelles il a vécu là-bas : la nourriture infecte, le froid, le manque de lits- « trois lits pour seize hommes ! Fais le calcul ! »-, et les nuits passées à dormir par terre le dos contre le mur, par peur des viols, parce qu’il était un jeune homme, et qu’il était beau.
Au fil de nos rencontres, Alberto s’accroche à l’élément extérieur que je suis pour lui et avec lequel il peut parler, comme si j’étais une bouteille jetée à la mer. Après plusieurs heures passées dans ce salon miteux, je suis devenue un membre de la famille. Lorsque je reviens les jours suivants, on me fait visiter l’appartement insalubre, on me propose d’y rester au lieu de payer une chambre chez l’habitant. Je pourrais dormir dans la chambre d’Alberto et lui dormirait dans le salon, avec sa mère et son frère. Ils n’ont rien, mais ils me l’offrent. La mère d’Alberto me dit qu’elle me considère déjà comme sa fille, et m’invite à déjeuner quand je veux pour que nous discutions. Il y a un triste désespoir dans cette façon de s’attacher à moi, et même si peut-être espèrent-ils que je leur apporte quelque chose à terme, une voie de sortie vers une autre vie, jamais ils ne me demandent quoi que ce soit, et leur générosité est visiblement sans contrepartie. Mais les mots sont là, ils ont été dits. Pour Alberto, Cuba n’est pas ce qu’on nous montre : «Cuba est la plus grande prison du monde, comme disait une de mes tantes. Comme tu le vois, ici tout est fermé ».
Et ce n'est pas le dernier à me le dire. A plusieurs reprises je découvre dans le discours des cubains, dissidents ou non, l'existence de cette dualité problématique: entre "ce que l'on voit" et "ce qui se vit". Depuis l'extérieur versus depuis l'intérieur. Contradiction insupportable: "Tu vis dans le monstre et tu connais ses entrailles" ajoute Vladimir, conducteur de vélos-taxis lui aussi. Depuis des années -et d'autant plus depuis la chute de l'empire soviétique- l'attente, la désillusion et l'individualisation ont rendu l'équilibre plus fragile au sein de la société. Certains cubains commencent à s'en plaindre. Bien-sûr l'image rassurante de Fidel et de tous les symboles qu'il incarne semble pour l'instant continuer à trôner au-dessus du chaos. Mais la pauvreté, l'absence de perspectives économiques et d'évolutions positives en ce qui concerne les libertés individuelles et civiles alimentent jour après jour une frustration latente, qui tôt ou tard s'exprime.
La parole dissidente a pour vocation de dénoncer la contradiction dont je viens de faire état, et par là même se voudrait parole du peuple. Mais cela n'est pas évident et le peuple lui-même ne reconnaît pas nécessairement les dissidents comme étant ces représentants. Et puis, la répression est réelle, j'y reviendrai. Non seulement l'action répressive des autorités ralentit le travail des opposants, mais elle affecte également leur confiance à travers un effort constant de stigmatisation. Finalement les dissidents, condamnés à demeurer sur l'île, sentent qu'ils doivent parler mais ils ont du mal le faire. Ils sentent qu'ils doivent, car existe cette contradiction insupportable qu'il est nécessaire de dénoncer. Mais ils ont du mal à le faire car leur voix est atténuée par des vents contraires.
[1] « No te engañes con las cosas que te van a decir. Hay muchas cosas que no salen en los periódicos, en la televisión. La gente, tienen una imagen que no es la realidad. […] No te dejes engañar nunca más por favor de lo que te pueden decir, todo es fantasía. Ve por las calles, camina. »
17:08
Publié dans Opposition politique en régime autoritaire |
Lien permanent
| Commentaires (1)
| Envoyer cette note
| Tags : cuba, dissidence, opposition politique, prison, dissidents cubains |
|
Facebook





Commentaires
Beau billet, qui nous fait vivre de l'intérieur le cauchemar du musèlement de la liberté d'expression. Il serait intéressant de se livrer à un travail équivalent dans les pays "démocratiques" concernant les déclassés, les précaires, ceux qui n'ont que les miettes de toute cette production faramineuse de richesse.
Écrit par : Raf | 28.04.2010
Les commentaires sont fermés.