29.04.2010
Jesús, syndicaliste indépendant
«Yo no digo que soy mejor que nadie, pero nadie es mejor que yo. No es orgullo, pero sé mi valor como persona. Ante todo para mi lo que más me importa, es Dios, porque creo en Dios. Después la humanidad. No me creo superior a nadie pero nadie es superior a nadie. ¿Superior a mí? El creador, y la tierra porque es de donde naci. Y en estos momentos la pisamos.»[1]
«Porque el pueblo es dormido, y el pueblo es carnero, pero llega el momento que se cansará, cuando le mata el hambre y llega el momento en que se va a despertar.»[2]
Jesus (à gauche sur la photo) a 34 ans. Il conduit des vélos-taxis depuis près de dix ans et est membre du Sindicato Independiente de Conductores de Bici-taxis (Syndicat Indépendant des Conducteurs de Vélos-taxis) depuis 2004. Aujourd’hui il en est même le Secrétaire Général, après que l’ancien dirigeant, Juan Bermudez Torranzo , ait été arrêté et condamné à quatre ans et demi de prison.
Avant d’entrer dans le syndicat en 2004, Jesús ne connaissait rien de tout ça : les syndicats, les journalistes, la défense des droits de l’homme. Aujourd’hui il est un dissident connu et aguerri.
« Aquí no hay que tener miedo si estás convencido de que no cometiste un delito. Aquí son ellos que cometen un delito, que quiebran su propia ley con nosotros, los ciudadanos. […] Ellos saben que soy opositor, que soy de los derechos humanos. No tengo miedo ir preso. Cuando decidí pasar a los derechos humanos, ya sabía esto.»[3]
Les vélos-taxis sont principalement apparus à La Havane dans les années 1990. Suite à la chute de l’empire soviétique, la crise économique touchant Cuba a été dévastatrice et a ouvert une période de restrictions appelée alors par les autorités « Période Spéciale en Temps de Paix » au cours de laquelle le carburant a manqué cruellement, et le fonctionnement des transports en communs s’en est trouvé affecté. Par ailleurs rares sont les cubains à posséder une voiture personnelle, cela coûte bien trop cher (il suffit de voir la moyenne d’âge des voitures cubaines pour s’en rendre compte, il ne s’agit pas d’un mythe). C’est de ce contexte de pénurie de transports qu’est née l’idée de ces « vélos-taxis ».
Comme je l’ai déjà mentionné, la grande majorité des conducteurs de vélos-taxis ne dispose pas de licence pour exercer cette activité. Le nombre de licences accordées par le gouvernement est bien inférieur au nombre de demandeurs. Toutefois, même sachant être illégaux, les conducteurs persistent car leur véhicule est le seul moyen de subvenir à leurs besoins et à ceux de leur famille. En effet, les salaires obtenus légalement sont minimes, largement insuffisants pour nourrir une famille, malgré les bons de rationnement mensuels sensés couvrir les besoins vitaux.
«Un salario normal aquí equivalente en CUC es de 10 dólares. Vaya ve a la tienda, un pomo de aceite te vale dos, un jabón te vale 1,50. ¿Y como te vistes?»[4]
Mais les vélos-taxis ne sont pas seulement une conséquence de la précarité économique. Ils répondent également à une véritable demande et offrent un service apprécié par la population: en ville, ils sont indispensables.
«Si el bus, de madrugada no hay, vaya hay pocos. Una persona enferma, un caso de urgencia tomas rápido un bici-taxi. […] Muchas veces los únicos que van al pediatra, al hospital infantil por la noche, somos nosotros. A cualquier hora te vas a encontrar un bici-taxi y el único transporte que hay en estos momentos hace rato es el bici-taxi. Un caro, tienes que llamar, y a veces se demora. »[5]
Les vélos-taxis sont disponibles à toute heure, présents dans tout le centre, ils représentent le moyen de transport idéal pour de courtes distances. Le système de bus fonctionne mal et peu et les taxis sont trop chers (même les taxis non officiels qui sont en réalité des particuliers qui prennent des passagers pour des sommes abordables. Ceux-là sont surtout utilisés pour des courses plus longues, d’un quartier à l’autre par exemple).
«No pienso que lo quieran quitar, porque sería un caos. ¡Sería un caos! ¿Sabes cuantas personas quedarían sin nada? ¿Cuantas familias sin sustento? Sería un caos muy grande muy grande. Aparte de eso no se lo vamos a permitir, si tenemos que ponernos de huelga todos lo haremos. Y si tenemos que ir a donde se reúnen a la Plaza de la Revolución lo haremos.»[6]
Même utiles donc, les conducteurs de vélos-taxis n’en sont pas pour autant plus tolérés. Ceux qui n’ont pas de licences s’exposent à des arrestations, des confiscations de véhicules, ainsi que de très lourdes amendes. Alberto, l’un d’eux, m’expliquait par exemple qu’il avait accumulé plusieurs amendes dont la somme atteignait près de 300 euros, quand le salaire moyen est estimé à 10 euros par mois. Pour payer son amende, il n’aurait de toute façon d’autre choix que de travailler illégalement, à moins d’économiser un salaire légal pendant 30 mois.
«Desde el año pasado se han decomisado más de 1000 bici-taxis […] vaya dicen que hay que tener una licencia operativa para trabajar… ¡¿y si no la dan, como van a estar legal?!»[7]
Le syndicat des conducteurs de vélos-taxis se crée dans ce contexte le 14 décembre 2002. Aujourd’hui ils sont une trentaine d’activistes à La Havane, plus quelques autres dans les principales villes de l’île, bien que la coordination soit complexe par manque de moyens de communication. Mais le nombre de ces activistes a fluctué avec la répression, les emprisonnements et les départs en exil. Son activité principale consiste dans la dénonciation des violations des droits des travailleurs, en principe tels qu’ils sont établis dans les accords de l’Organisation Internationale du Travail (OIT). Ce que l’on appelle « dénonciations » (« denuncias » en espagnol) sont en réalité des sortes de communiqués de presse, généralement courts, dénonçant une situation en rappelant les faits exacts : nom de la personne impliquée, voire le nom du policier ou du militaire, type de violation, date, quartier, etc. Elles concernent des cas divers : amendes excessives, arrestations, cas de corruption, détention ou menaces, vagues de répression dans certains quartiers. Elles sont communiquées à des sites internet ou par téléphone à des radios, presque tous hébergés à Miami par les cubains de l’exil.
«Especialmente la estación de Dragones es un negocio lo que tienen con los bici-taxis. Te ocupan el bici-taxi y te lo dejan por 50, 60 CUC. Te lo devuelven por dinero.»[8]
Une des autres activités du syndicat est l’éducation des travailleurs : des ateliers sont organisés au cours desquels sont dispensés des cours de syndicalisme, l’enseignement des droits et des conventions internationales, mais également des cours d’anglais car les conducteurs de vélos-taxis sont régulièrement amenés à transporter des touristes.
Enfin, les membres du syndicat tentent de faire un travail d’approche de la population, en particulier des conducteurs de vélos-taxis eux-mêmes, pour les sensibiliser à leurs actions et leur faire connaître leurs droits. Mais la réception de cette parole n’est pas évidente.
«Nosotros le hablamos, como hacen los cristianos, le hablamos. Nosotros no obligamos a nadie, nosotros creemos en la democracia, ¿me entiendes? [...]El gobierno la tiene atemorizada a la población, cuando le habla de derechos humanos, el que no tiene conocimiento nos ve como delincuentes. Pero no, nosotros ayudamos al ciudadano, diciéndole sus derechos, como ciudadano, que aprenda a defenderse, que no permita que otra persona, a pesar de ser autoridad, lo maltrate. Porque por eso hay leyes internacionales que lo sancionan.»[9]
Encore une fois le discours de Jesús révèle une grande désillusion vis à vis de son pays, et une volonté de faire ouvrir les yeux sur une réalité qui nous échappe. Une réalité surtout qui frappe les cubains depuis la Période Spéciale. Si avant cette période les choses n’étaient pas roses, elles semblaient moins pesantes car alors on ne vivait pas trop mal. Depuis le milieu des années 1990 toutefois, quelque chose a changé. Comme si la crise économique avait été un catalyseur de toutes les frustrations, particulièrement pour la génération des plus jeunes, ceux qui, comme Jesús, n’ont pas connu la Révolution, et aspirent aujourd’hui à plus de libertés.
« La imagen que tiene el mundo de Cuba, no es la imagen que se vive aquí. […] Antes del periodo especial, de caerse el campo socialista, todo era barato. El salario te daba para vivir. Los años 80, 80 y pico, se podía vivir. Pero lo que te decía, tú con 22 años has conocido varios países. Yo con 34 nunca he salido del país. Y aunque tengas dinero no te dejan salir. En cualquier país del mundo, de vacaciones o no sé, puedes viajar a otro país. Aquí no puedes. Ellos dicen que es culpa de las embajadas del otro país, y no es así, son ellos los que te limitan. Porque Estados Unidos nos dan la visa, pero ellos no nos autorizan a salir del país. Tengo amigos que están visados, hace 5 o 6 anos, y ellos no los autorizan.»[10]
[1] « Je ne dis pas que je suis meilleur que qui que ce soit, mais personne n’est meilleur que moi. Ce n’est pas de l’orgueil, mais je sais ma valeur en tant que personne. Avant tout, ce qui m’importe, c’est Dieu, parce que je crois en Dieu. Ensuite, l’Humanité. Je ne me crois supérieur à personne mais personne ne m’est supérieur. Supérieur à moi ? Le Créateur, et la Terre car c’est là où je suis né. Et en ce moment nous la foulons. »
[2] « Car les gens sont endormis, ce sont des moutons. Mais le jour viendra où ils vont se fatiguer, quand la faim les tuera viendra le jour où ils vont se réveiller. »
[3] « Tu ne dois pas avoir peur si tu es convaincu de ne pas commettre un délit. Ici ce sont eux qui commettent un délit, qui enfreignent leurs propres lois avec nous, les citoyens. […] Ils savent que je suis un opposant, que je suis des droits de l’homme. Je n’ai pas peur d’aller en prison. Quand j’ai décidé de passer dans les droits de l’homme, je le savais déjà. »
[4] « Un salaire normal en CUC est équivalent à 10 dollars. Va faire des courses, une bouteille d’huile te coûte deux, un savon te coûte 1,50. Et comment tu t’habilles ? »
[5] « Tôt le matin il n’y a pas de bus, ou très peu. Si une personne est gravement malade, elle prend rapidement un vélo-taxi. […] Nous sommes souvent les seuls à aller de nuit chez un pédiatre, un hôpital pour enfants. Tu trouves un vélo-taxi à n’importe quelle heure, et c’est le seul moyen de transport depuis un bon moment. Une voiture, il faut l’appeler, et parfois elle met du temps à arriver. »
[6] « Je ne pense pas qu’ils veuillent le supprimer, car ce serait le chaos. Ce serait un chaos ! Combien de personnes se retrouveraient sans rien ? Combien de familles sans revenus ? Ce serait un chaos très très grand. De toute façon on ne le permettra pas, et si on doit tous se mettre en grève, on le fera. Et si il faut aller à la Place de la Révolution, on le fera. »
[7] « Depuis l’an dernier ils ont confisqué plus de 1000 vélos-taxis. […] ils disent qu’il faut avoir une licence pour travailler…mais s’ils ne la donnent pas, comment peut-on être légal ?! »
[8] « Surtout à la station Dragones, ils ont un vrai business avec les vélo-taxis. Ils prennent ton vélo-taxi et ils te le laissent pour 50, 60 CUC. Ils te le rendent contre de l’argent. »
[9] « On leur parle, comme les chrétiens, on leur parle. On n’oblige personne, on croit à la démocratie, tu comprends. […] Le gouvernement maintient la population dans la peur, quand on leur parle de droits de l’homme, ceux qui ne savent pas nous voient comme des délinquants. Mais non, nous aidons le citoyen, en lui disant ses droits en tant que citoyen, pour qu’il apprenne à se défendre, qu’il ne permette à personne de le maltraiter, même s’il s’agit d’une autorité. Il y a des lois internationales qui sanctionnent cela. »
[10] « L’image que les gens ont de Cuba, ce n’est pas l’image qui se vit ici. […] Avant la période spéciale, la chute du camp socialiste, tout était bon marché. Le salaire te suffisait pour vivre. Dans les années 1980, on pouvait vivre. Mais ce que je te disais, toi à 22 ans tu as connu plusieurs pays. Moi à 34 ans je ne suis jamais sorti du mien. Et même si tu as de l’argent ils ne te laissent pas sortir. Dans n’importe quel pays du monde, en vacances ou autre, tu peux voyager. Ici non. Ils disent que c’est de la faute des ambassades de l’autre pays mais ce n’est pas vrai, ce sont eux qui te limitent. Les Etats-Unis nous donnent le visa, mais eux ne nous laissent pas sortir du pays. J’ai des amis qui ont des visas depuis 5 ou 6 ans, et ils ne les laissent pas sortir. »
11:01
Publié dans Opposition politique en régime autoritaire |
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| Tags : syndicalisme, indépendant, cuba, opposition politique, dissidents cubains |
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Commentaires
j'aime particulièrement ces témoignage de Jésus. c'est ce qui est le plus bouleversant dans tout ce que j'ai lu depuis le début de ton blog
Écrit par : CARTRAUD DOM | 03.05.2010
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