29.04.2010

Jesús, syndicaliste indépendant

0004.jpg«Yo no digo que soy mejor que nadie, pero nadie es mejor que yo. No es orgullo, pero sé mi valor como persona. Ante todo para mi lo que más me importa, es Dios, porque creo en Dios. Después la humanidad. No me creo superior a nadie pero nadie es superior a nadie. ¿Superior a mí? El creador, y la tierra porque es de donde naci. Y en estos momentos la pisamos.»[1]

 

«Porque el pueblo es dormido, y el pueblo es carnero, pero llega el momento que se cansará, cuando le mata el hambre y llega el momento en que se va a despertar.»[2]

 

Jesus (à gauche sur la photo) a 34 ans. Il conduit des vélos-taxis depuis près de dix ans et est membre du Sindicato Independiente de Conductores de Bici-taxis (Syndicat Indépendant des Conducteurs de Vélos-taxis) depuis 2004. Aujourd’hui il en est même le Secrétaire Général, après que l’ancien dirigeant, Juan Bermudez Torranzo , ait été arrêté et condamné à quatre ans et demi de prison.

Avant d’entrer dans le syndicat en 2004, Jesús ne connaissait rien de tout ça : les syndicats, les journalistes, la défense des droits de l’homme. Aujourd’hui il est un dissident connu et aguerri.

« Aquí no hay que tener miedo si estás convencido de que no cometiste un delito. Aquí son ellos que cometen un delito, que quiebran su propia ley con nosotros, los ciudadanos. […] Ellos saben que soy opositor, que soy de los derechos humanos. No tengo miedo ir preso. Cuando decidí pasar a los derechos humanos, ya sabía esto.»[3]

Les vélos-taxis sont principalement apparus à La Havane dans les années 1990. Suite à la chute de l’empire soviétique, la crise économique touchant Cuba a été dévastatrice et a ouvert une période de restrictions appelée alors par les autorités « Période Spéciale en Temps de Paix » au cours de laquelle le carburant a manqué cruellement, et le fonctionnement des transports en communs s’en est trouvé affecté. Par ailleurs rares sont les cubains à posséder une voiture personnelle, cela coûte bien trop cher (il suffit de voir la moyenne d’âge des voitures cubaines pour s’en rendre compte, il ne s’agit pas d’un mythe). C’est de ce contexte de pénurie de transports qu’est née l’idée de ces « vélos-taxis ».

Comme je l’ai déjà mentionné, la grande majorité des conducteurs de vélos-taxis ne dispose pas de licence pour exercer cette activité. Le nombre de licences accordées par le gouvernement est bien inférieur au nombre de demandeurs. Toutefois, même sachant être illégaux, les conducteurs persistent car leur véhicule est le seul moyen de subvenir à leurs besoins et à ceux de leur famille. En effet, les salaires obtenus légalement sont minimes, largement insuffisants pour nourrir une famille, malgré les bons de rationnement mensuels sensés couvrir les besoins vitaux.

«Un salario normal aquí equivalente en CUC es de 10 dólares. Vaya ve a la tienda, un pomo de aceite te vale dos, un jabón te vale 1,50. ¿Y como te vistes?»[4]

Mais les vélos-taxis ne sont pas seulement une conséquence de la précarité économique. Ils répondent également à une véritable demande et offrent un service apprécié par la population: en ville, ils sont indispensables.

«Si el bus, de madrugada no hay, vaya hay pocos. Una persona enferma, un caso de urgencia tomas rápido un bici-taxi. […] Muchas veces los únicos que van al pediatra, al hospital infantil por la noche, somos nosotros. A cualquier hora te vas a encontrar un bici-taxi y el único transporte que hay en estos momentos hace rato es el bici-taxi. Un caro, tienes que llamar, y a veces se demora. »[5]

Les vélos-taxis sont disponibles à toute heure, présents dans tout le centre, ils représentent le moyen de transport idéal pour de courtes distances. Le système de bus fonctionne mal et peu et les taxis sont trop chers (même les taxis non officiels qui sont en réalité des particuliers qui prennent des passagers pour des sommes abordables. Ceux-là sont surtout utilisés pour des courses plus longues, d’un quartier à l’autre par exemple).

«No pienso que lo quieran quitar, porque sería un caos. ¡Sería un caos! ¿Sabes cuantas personas quedarían sin nada? ¿Cuantas familias sin sustento? Sería un caos muy grande muy grande. Aparte de eso no se lo vamos a permitir, si tenemos que ponernos de huelga todos lo haremos. Y si tenemos que ir a donde se reúnen a la Plaza de la Revolución lo haremos.»[6]

Même utiles donc, les conducteurs de vélos-taxis n’en sont pas pour autant plus tolérés. Ceux qui n’ont pas de licences s’exposent à des arrestations, des confiscations de véhicules, ainsi que de très lourdes amendes. Alberto, l’un d’eux, m’expliquait par exemple qu’il avait accumulé plusieurs amendes dont la somme atteignait près de 300 euros, quand le salaire moyen est estimé à 10 euros par mois. Pour payer son amende, il n’aurait de toute façon d’autre choix que de travailler illégalement, à moins d’économiser un salaire légal pendant 30 mois.

«Desde el año pasado se han decomisado más de 1000 bici-taxis […] vaya dicen que hay que tener una licencia operativa para trabajar… ¡¿y si no la dan, como van a estar legal?!»[7]

Le syndicat des conducteurs de vélos-taxis se crée dans ce contexte le 14 décembre 2002. Aujourd’hui ils sont une trentaine d’activistes à La Havane, plus quelques autres dans les principales villes de l’île, bien que la coordination soit complexe par manque de moyens de communication. Mais le nombre de ces activistes a fluctué avec la répression, les emprisonnements et les départs en exil. Son activité principale consiste dans la dénonciation des violations des droits des travailleurs, en principe tels qu’ils sont établis dans les accords de l’Organisation Internationale du Travail (OIT). Ce que l’on appelle « dénonciations » (« denuncias » en espagnol) sont en réalité des sortes de communiqués de presse, généralement courts, dénonçant une situation en rappelant les faits exacts : nom de la personne impliquée, voire le nom du policier ou du militaire, type de violation, date, quartier, etc. Elles concernent des cas divers : amendes excessives, arrestations, cas de corruption, détention ou menaces, vagues de répression dans certains quartiers. Elles sont communiquées à des sites internet ou par téléphone à des radios, presque tous hébergés à Miami par les cubains de l’exil.

«Especialmente la estación de Dragones es un negocio lo que tienen con los bici-taxis. Te ocupan el bici-taxi y te lo dejan por 50, 60 CUC. Te lo devuelven por dinero.»[8]

Une des autres activités du syndicat est l’éducation des travailleurs : des ateliers sont organisés au cours desquels sont dispensés des cours de syndicalisme, l’enseignement des droits et des conventions internationales, mais également des cours d’anglais car les conducteurs de vélos-taxis sont régulièrement amenés à transporter des touristes.

Enfin, les membres du syndicat tentent de faire un travail d’approche de la population, en particulier des conducteurs de vélos-taxis eux-mêmes, pour les sensibiliser à leurs actions et leur faire connaître leurs droits. Mais la réception de cette parole n’est pas évidente.

«Nosotros le hablamos, como hacen los cristianos, le hablamos. Nosotros no obligamos a nadie, nosotros creemos en la democracia, ¿me entiendes? [...]El gobierno la tiene atemorizada a la población, cuando le habla de derechos humanos, el que no tiene conocimiento nos ve como delincuentes. Pero no, nosotros ayudamos al ciudadano, diciéndole sus derechos, como ciudadano, que aprenda a defenderse, que no permita que otra persona, a pesar de ser autoridad, lo maltrate. Porque por eso hay leyes internacionales que lo sancionan.»[9]

Encore une fois le discours de Jesús révèle une grande désillusion vis à vis de son pays, et une volonté de faire ouvrir les yeux sur une réalité qui nous échappe. Une réalité surtout qui frappe les cubains depuis la Période Spéciale. Si avant cette période les choses n’étaient pas roses, elles semblaient moins pesantes car alors on ne vivait pas trop mal. Depuis le milieu des années 1990 toutefois, quelque chose a changé. Comme si la crise économique avait été un catalyseur de toutes les frustrations, particulièrement pour la génération des plus jeunes, ceux qui, comme Jesús, n’ont pas connu la Révolution, et aspirent aujourd’hui à plus de libertés.

« La imagen que tiene el mundo de Cuba, no es la imagen que se vive aquí. […] Antes del periodo especial, de caerse el campo socialista, todo era barato. El salario te daba para vivir. Los años 80, 80 y pico, se podía vivir. Pero lo que te decía, tú con 22 años has conocido varios países. Yo con 34 nunca he salido del país. Y aunque tengas dinero no te dejan salir. En cualquier país del mundo, de vacaciones o no sé, puedes viajar a otro país. Aquí no puedes. Ellos dicen que es culpa de las embajadas del otro país, y no es así, son ellos los que te limitan. Porque Estados Unidos nos dan la visa, pero ellos no nos autorizan a salir del país. Tengo amigos que están visados, hace 5 o 6 anos, y ellos no los autorizan.»[10]

 



[1] « Je ne dis pas que je suis meilleur que qui que ce soit, mais personne n’est meilleur que moi. Ce n’est pas de l’orgueil, mais je sais ma valeur en tant que personne. Avant tout, ce qui m’importe, c’est Dieu, parce que je crois en Dieu. Ensuite, l’Humanité. Je ne me crois supérieur à personne mais personne ne m’est supérieur. Supérieur à moi ? Le Créateur, et la Terre car c’est là où je suis né. Et en ce moment nous la foulons. »

[2] « Car les gens sont endormis, ce sont des moutons. Mais le jour viendra où ils vont se fatiguer, quand la faim les tuera viendra le jour où ils vont se réveiller. »

[3] « Tu ne dois pas avoir peur si tu es convaincu de ne pas commettre un délit. Ici ce sont eux qui commettent un délit, qui enfreignent leurs propres lois avec nous, les citoyens. […] Ils savent que je suis un opposant, que je suis des droits de l’homme. Je n’ai pas peur d’aller en prison. Quand j’ai décidé de passer dans les droits de l’homme, je le savais déjà. »

[4] « Un salaire normal en CUC est équivalent à 10 dollars. Va faire des courses, une bouteille d’huile te coûte deux, un savon te coûte 1,50. Et comment tu t’habilles ? »

[5] « Tôt le matin il n’y a pas de bus, ou très peu. Si une personne est gravement malade, elle prend rapidement un vélo-taxi. […] Nous sommes souvent les seuls à aller de nuit chez un pédiatre, un hôpital pour enfants. Tu trouves un vélo-taxi à n’importe quelle heure, et c’est le seul moyen de transport depuis un bon moment. Une voiture, il faut l’appeler, et parfois elle met du temps à arriver. »

[6] « Je ne pense pas qu’ils veuillent le supprimer, car ce serait le chaos. Ce serait un chaos ! Combien de personnes se retrouveraient sans rien ? Combien de familles sans revenus ? Ce serait un chaos très très grand. De toute façon on ne le permettra pas, et si on doit tous se mettre en grève, on le fera. Et si il faut aller à la Place de la Révolution, on le fera. »

[7] « Depuis l’an dernier ils ont confisqué plus de 1000 vélos-taxis. […] ils disent qu’il faut avoir une licence pour travailler…mais s’ils ne la donnent pas, comment peut-on être légal ?! »

[8] « Surtout à la station Dragones, ils ont un vrai business avec les vélo-taxis. Ils prennent ton vélo-taxi et ils te le laissent pour 50, 60 CUC. Ils te le rendent contre de l’argent. »

[9] « On leur parle, comme les chrétiens, on leur parle. On n’oblige personne, on croit à la démocratie, tu comprends. […] Le gouvernement maintient la population dans la peur, quand on leur parle de droits de l’homme, ceux qui ne savent pas nous voient comme des délinquants. Mais non, nous aidons le citoyen, en lui disant ses droits en tant que citoyen, pour qu’il apprenne à se défendre, qu’il ne permette à personne de le maltraiter, même s’il s’agit d’une autorité. Il y a des lois internationales qui sanctionnent cela. »

[10] « L’image que les gens ont de Cuba, ce n’est pas l’image qui se vit ici. […] Avant la période spéciale, la chute du camp socialiste, tout était bon marché. Le salaire te suffisait pour vivre. Dans les années 1980, on pouvait vivre. Mais ce que je te disais, toi à 22 ans tu as connu plusieurs pays. Moi à 34 ans je ne suis jamais sorti du mien. Et même si tu as de l’argent ils ne te laissent pas sortir. Dans n’importe quel pays du monde, en vacances ou autre, tu peux voyager. Ici non. Ils disent que c’est de la faute des ambassades de l’autre pays mais ce n’est pas vrai, ce sont eux qui te limitent. Les Etats-Unis nous donnent le visa, mais eux ne nous laissent pas sortir du pays. J’ai des amis qui ont des visas depuis 5 ou 6 ans, et ils ne les laissent pas sortir. »

25.04.2010

Che Guevara, salsa et mojitos

 

lore.jpg

« Ne te laisse pas tromper par ce qu’ils vont te dire. Il y a beaucoup de choses qui ne paraissent pas dans les journaux, à la télévision. Les gens ont une image qui n’est pas la réalité. […] Ne te laisse plus jamais tromper s’il te plaît par ce qu’on va te dire, tout est chimères. Va dans les rues, marche. »[1]

Vladimir, un conducteur de vélos-taxis

 

A Cuba, celui ou celle qui parle espagnol se rend vite compte d’une chose : les cubains parlent beaucoup. A celui qui les écoute s’offre un interminable flot, un flot paradoxal entre l’interminable complainte et la célébration des beautés que leur offre l’île merveilleuse.

J’ai entendu un millier d’histoires, des petites et des grandes, des individuelles et des familiales, des histoires vraies, d’autres plus romancées. A celui qui tend son oreille, l’homme ou la femme désireux de parler offre bien plus qu’une réponse, il se livre. Moi, auditrice de ces vies, ai été pendant une heure ou plusieurs le réceptacle d’un fleuve de doléances, le témoin d’une pièce que beaucoup préfèrent ignorer. Pourtant ils sont nombreux les étrangers venus de leurs contrées lointaines qui se sont succédés sur les vélos-taxis (vélos arrangés en taxi à deux places, tractés à la force des mollets), dans les musées, dans les maisons d’hôtes  et dans les paladares (petits restaurants privés). Mais pour la plupart, ils passent et s’effacent dans les souvenirs. Or moi qui restais longtemps, pas seulement pour voir du pays mais pour connaître ceux qui y vivent, je me suis transformée dans les yeux de mes interlocuteurs comme le colis « FEDEX » qui allait distribuer au monde les feuillets de leurs vies. D’autant plus précieuse donc, que ce monde extérieur est inaccessible. Il est, pour les gens que j’ai croisés, une construction mentale bâtie sur les images laissées par les touristes, l’éducation scolaire, la télévision et la rubrique internationale du Granma, principal quotidien de l’île.

Paradoxalement, les premiers à me donner l’idée de ce besoin de parler ne sont pas les dissidents, mais ces fameux conducteurs de vélos-taxis. J’ai, avec quelques uns d’entre eux, de longues conversations. Les conducteurs de vélos-taxis qui n’ont pu obtenir de licence (ce qui est le cas de la majorité) vivent d’une activité illégale, bien que tolérée à certains égards : en effet, ils dominent le paysage du centre de La Havane. Ils sont partout, dans toutes les rues et à tous les carrefours…ou presque car en réalité il existe une délimitation bien précise et connue de tous des zones où ils s’exposent à plus de risques : les rues les plus touristiques et les mieux entretenues leur sont interdites. Là, la propreté et le bon état des ruelles offrent un contraste frappant avec le quartier adjacent de Centro Habana, quelques centaines de mètres à l’ouest.

0263.jpg

 

Alberto est conducteur de vélos-taxis depuis 15 ans, il a quarante ans et vit dans un petit appartement poussiéreux de Vieja Habana, avec sa mère et ses deux frères. Poussiéreux est d’ailleurs peu dire, là on est presque au stade de la ruine. Ca ressemble à un grand grenier sur deux étages dans lequel on aurait entassé des vieux meubles et quelques vieilles chaises défoncées. Un vieux poster du Che trône dans le « salon » au-dessus du téléviseur, à ses côtés une photo d’Hugo Chávez. Contraste encore une fois frappant avec le quartier dans lequel est situé l’appartement, quartier touristique l’un des plus entretenus et les plus lisses de la ville. La façade extérieure du bâtiment ne laisse pas présager du chaos derrière les murs.

« Cuba es la prisión más grande del mundo »

Alberto n’est pas un opposant politique, mais tout en lui transpire l’opposition : la haine qui habite ses paroles, la violence avec laquelle il se met parfois à parler, à crier, se levant presque, celle avec laquelle il intime à sa mère de se taire quand celle-ci dit avoir peur que les voisins entendent. Alberto a toujours été un « délinquant » économique. Ayant dû abandonner les études pour subvenir aux besoins de sa famille –son père est parti en laissant la mère et ses quatre enfant-, il a vécu de petits trafics : trafics de cigares, de langoustes, de bœuf. Il a vécu de nombreuses années en prison, d’abord à 17 ans pour avoir tenté de quitter l’île sur une embarcation de fortune, puis plus tard à cause de ses activités économiques illégales. De tous les cubains que j’ai connus et qui ont fait de la prison, il est le seul à me parler ouvertement des conditions dans lesquelles il a vécu là-bas : la nourriture infecte, le froid, le manque de lits- « trois lits pour seize hommes ! Fais le calcul ! »-, et les nuits passées à dormir par terre le dos contre le mur, par peur des viols, parce qu’il était un jeune homme, et qu’il était beau.

Au fil de nos rencontres, Alberto s’accroche à l’élément extérieur que je suis pour lui et avec lequel il peut parler, comme si j’étais une bouteille jetée à la mer. Après plusieurs heures passées dans ce salon miteux, je suis devenue un membre de la famille. Lorsque je reviens les jours suivants, on me fait visiter l’appartement insalubre, on me propose d’y rester au lieu de payer une chambre chez l’habitant. Je pourrais dormir dans la chambre d’Alberto et lui dormirait dans le salon, avec sa mère et son frère. Ils n’ont rien, mais ils me l’offrent. La mère d’Alberto me dit qu’elle me considère déjà comme sa fille, et m’invite à déjeuner quand je veux pour que nous discutions. Il y a un triste désespoir dans cette façon de s’attacher à moi, et même si peut-être espèrent-ils que je leur apporte quelque chose à terme, une voie de sortie vers une autre vie, jamais ils ne me demandent quoi que ce soit, et leur générosité est visiblement sans contrepartie. Mais les mots sont là, ils ont été dits. Pour Alberto, Cuba n’est pas ce qu’on nous montre : «Cuba est la plus grande prison du monde, comme disait une de mes tantes. Comme tu le vois, ici tout est fermé ».

Et ce n'est pas le dernier à me le dire. A plusieurs reprises je découvre dans le discours des cubains, dissidents ou non, l'existence de cette dualité problématique: entre "ce que l'on voit" et "ce qui se vit". Depuis l'extérieur versus depuis l'intérieur. Contradiction insupportable: "Tu vis dans le monstre et tu connais ses entrailles" ajoute Vladimir, conducteur de vélos-taxis lui aussi. Depuis des années -et d'autant plus depuis la chute de l'empire soviétique- l'attente, la désillusion et l'individualisation ont rendu l'équilibre plus fragile au sein de la société. Certains cubains commencent à s'en plaindre. Bien-sûr l'image rassurante de Fidel et de tous les symboles qu'il incarne semble pour l'instant continuer à trôner au-dessus du chaos. Mais la pauvreté, l'absence de perspectives économiques et d'évolutions positives en ce qui concerne les libertés individuelles et civiles alimentent jour après jour une frustration latente, qui tôt ou tard s'exprime.

La parole dissidente a pour vocation de dénoncer la contradiction dont je viens de faire état, et par là même se voudrait parole du peuple. Mais cela n'est pas évident et le peuple lui-même ne reconnaît pas nécessairement les dissidents comme étant ces représentants. Et puis, la répression est réelle, j'y reviendrai. Non seulement l'action répressive des autorités ralentit le travail des opposants, mais elle affecte également leur confiance à travers un effort constant de stigmatisation. Finalement les dissidents, condamnés à demeurer sur l'île, sentent qu'ils doivent parler mais ils ont du mal  le faire. Ils sentent qu'ils doivent, car existe cette contradiction insupportable qu'il est nécessaire de dénoncer. Mais ils ont du mal à le faire car leur voix est atténuée par des vents contraires.

 

 



[1] « No te engañes con las cosas que te van a decir. Hay muchas cosas que no salen en los periódicos, en la televisión. La gente, tienen una imagen que no es la realidad. […] No te dejes engañar nunca más por favor de lo que te pueden decir, todo es fantasía. Ve por las calles, camina. »


23.04.2010

La voix des dissidents

Je choisis de commencer ce blog par un premier cycle, qui est celui de l’engagement politique en régime autoritaire, première forme d’engagement à laquelle je me suis frottée avant d’y prendre goût. Mais pas n’importe quel militantisme, pas celui des manifestations parisiennes du samedi après-midi entre République et Hôtel-de-Ville (attention je ne critique en rien ces manifestations, j’y vais moi-même). Non, là il s’agit d’un engagement que nous n’avons pas besoin d’imaginer, car en restant en France nous n’aurons jamais à le vivre. Il s’agit de l’engagement total, celui qui implique le risque d’une perte véritable, que ce soit la perte de son travail, de personnes proches, de sa liberté, voire de son intégrité physique.

Ainsi, ma première rencontre véritable avec le monde de l’engagement (j’entends donc par véritable ma découverte d’un engagement total, celui qui implique toute la personne, et parfois le plus clair de son temps. Non que les autres formes d’engagement soient moins valables, mais elles n’imprègnent pas autant l’identité de la personne engagée), s’est faite à l’occasion d’un terrain à Cuba pour la rédaction de mon mémoire de Master. Partie là-bas pour étudier les travailleurs du secteur informel, les vendeurs ambulants et les chauffeurs non déclarés de vélos-taxis, je me suis finalement échouée (après bien des tours et détours sinueux dont j’épargne les détails) dans la toile serrée et oh combien passionnante de la « dissidence ». Par dissidence, il faut comprendre « opposition » : au régime, au système, à ceux qui le dirigent. Mais les voix trop critiques n’étant pas tolérée dans l’île, tout opposant se convertit de fait en dissident.

La dissidence cubaine est un imbroglio de groupes, d’activités, de mouvements, de personnes seules. On y trouve des journalistes, des avocats, des médecins, des syndicalistes, des membres de partis politiques, des bibliothécaires, des professeurs, de simples travailleurs « défenseurs des droits de l’homme », ainsi qu’ils se nomment. Ils ont en commun d’avoir dit ou fait quelque chose qui n’a pas été toléré par le régime. Beaucoup ont fait de la prison, tous ont perdu leur travail (sauf bien entendu s’il s’agissait déjà d’une activité illégale, dans ce cas bien souvent ils la continuent, tout simplement). Au cours de mon séjour j’ai rencontré plusieurs de ces personnes, et je n’en ai pourtant rencontré qu’une infime partie. Le monde de la dissidence est au moins aussi complexe que le tableau de la politique française. Même si bien-sûr les dissidents sont bien moins nombreux, qu’ils ont bien moins de partisans, de reconnaissance et de moyens. Mais ils ont une chose que les autres politiques ont tendance à perdre en chemin : ils ont des idéaux.

Les dissidents cubains sont mal connus, car il est difficile pour un observateur étranger de les côtoyer sur le long terme. On parle d’eux, tout le monde peut parler d’eux : les universitaires, les diplomates, les exilés cubains, les journalistes, etc. Et moi-même je ne m’épargne pas, et je ne prétends pas les connaître mieux que les autres. Toutefois il me semble que l’effort que j’ai mené pour les comprendre s’est fait dans une direction qui jusque là n’avait pas été considérée. Car on les connaît quelques fois par leurs travaux ou leur rayonnement médiatique (Yoani Sánchez en est un exemple) et quelques interviews ont pu être glanées ici et là. Mais on les connaît le plus souvent sous l’angle politique, et uniquement politique. On en parle parce qu’on parle de Fidel, du régime, et donc de ses opposants. Parce qu’on parle de grèves de la faim et de manifestations, de rencontres diplomatiques au sommet et d’un embargo historique. Mais que se passe-t-il entre la mort d’Orlando Zapata[1] et la manifestation des Dames en Blanc[2] ? Que se passe-t-il entre l’emprisonnement de l’un d’eux et la libération d’un autre, deux évènements qui paraîtront dans les journaux ? Cessent-ils d’exister et de s’opposer lorsqu’on ne les voit pas ? Comme tous les militants anonymes, ils sont là et continuent leur travail même à l’ombre des projecteurs.

C’est pourquoi sur place, une fois empêtrée dans cette dissidence dont on ne sort pas facilement (dont on ne veut pas sortir), la question que je me suis posée et à laquelle j’ai cherché à répondre, est celle-ci: qui sont les dissidents ? J’ai voulu savoir qui ils étaient au-delà de l’étiquette qu’on leur colle depuis l’extérieur. Qui sont les hommes et les femmes qui se cachent derrière ses actes d’opposition politique ? Qui sont les individus derrière les militants ?

Ainsi, il ne s’agissait pas de questionner en priorité le rôle politique de la dissidence, ni de savoir si oui ou non elle était réellement un embryon de société civile, si elle peut amener la démocratie demain ou si elle pourrait prendre la relève un jour. Je n’étais pas non plus intéressée, du moins pas à ce moment précis, par son potentiel révolutionnaire, sa capacité à soulever un mouvement social, ou bien les limites qui l’empêchaient d’être à la source d’une autre « Révolution » (ces questions je me les suis tout de même posées, et aujourd’hui je crois connaître une partie des réponses, mais ce n’est pas l’objet de ce blog pour l’instant, j’y reviendrai peut-être plus tard). Les questions principales que je me suis posée sur place sont donc bien plus simples : Qui sont les dissidents ? D’où viennent-ils ? Pourquoi sont-ils là ? Que pensent-ils de leur pays et de son avenir? Que font-ils ? Comment ? Que ne font-ils pas ? Pourquoi ?

Et finalement en répondant à ces questions, on comprend aussi mieux comment des personnes ordinaires, parce que toutes différentes les unes des autres, en sont arrivées là : à l’engagement total. Décrypter le monde de l’engagement est un travail qui se fait en partie par la connaissance des habitants de ce monde. C’est ce que j’aimerais faire ici, petit à petit : dresser le portrait de ceux qui s’engagent, politiquement ou socialement, recueillir leur témoignage, leur redonner leur voix. Car il est difficile pour nous, occidentaux, de ne pas parler pour les autres, même lorsque c’est pour les aider, croyons-nous. Ici j’essaierai donc du mieux que je peux (et ce n’est pas facile) d’exposer plutôt que d’interpréter, et de m’effacer parfois derrière les paroles de mes interlocuteurs. Car je me suis rendue compte bien souvent à les entendre qu’il n’y avait pas d’interprétation possible ou d’analyse qui donne de la profondeur à leurs paroles. Tout est là, il n’y a rien à ajouter.



[1] Dissident cubain mort en prison le 23 Février 2010, suite à une grève de la faim de plus de 80 jours, pour manifester contre ses conditions de détention. L’évènement a suscité de nombreuses réactions dans le monde et a été couvert par la presse mondiale.

[2] Groupe de femmes cubaines qui manifestent régulièrement pour la libération de prisonniers politiques, leurs époux, pères, fils, frères, etc. En mars 2010, leur manifestation dans le centre de La Havane a donné lieu à des arrestations musclées, assez largement couvertes par les médias internationaux.

Toutes les notes