03.05.2010

Robertico, journaliste indépendant

0008.jpg«Primero mi nombre es Roberto De Jesús Guerra Pérez, soy director del Centro de Información Hablemos Press, periodista independiente, he cumplido dos prisiones e Amnesty Internacional me reconoció como prisionero de conciencia. Estas dos prisiones, una de un año y seis meses y otra de dos años, fue por realizar el periodismo independiente, por denunciar ante el mundo las violaciones que comete el régimen contra la población, contra los presos políticos, contra los presos comunes.» [1]

 

Lorsque je rencontre Roberto, dit “Robertico”, il rentre de à peine d’un voyage à Santa Clara (ville de province) où il couvrait la grève de la faim d’un opposant, militant pour la libération des prisonniers politiques cubains.

C’est un conducteur de vélo-taxi, Richard, qui m’a conduit jusqu’au journaliste, qui allait ensuite devenir un de mes principaux contacts et amis. Richard était allé le voir quelques jours plus tôt pour dénoncer sa propre situation. Il avait été arrêté par la police, on lui avait confisqué son véhicule et on le convoquait devant les tribunaux pour activité économique illégale et non paiement de ses amendes. Richard avait en effet déjà reçu de nombreuses contraventions qu’il avait refusé de payer, et pensait qu’en se présentant au procès il risquait la prison. L’affaire a été dénoncée par le journaliste et a paru sur le site Cubanet (site d’information cubain basé à Miami). C’est en consultant ce site que j’ai trouvé les coordonnées de Richard et que j’ai pu le retrouver. Après m’avoir raconté son histoire il m’a proposé de m’aider à connaître plus d’opposants, et m’a conduit chez Robertico.

«El periodismo lo estudié con personas en la calle como Raúl Rivero, Manuel Vásquez Portal, que ellos son periodistas de los 75[2] y que ahora se encuentran en España o en Estados Unidos. Nos reuníamos como aquí en esta casa y nos daban clases, como también la Universidad internacional de la Florida, nos imparte clases a través de webcam, en la Oficina de Intereses.»[3]

Robertico n’a aucune formation de journaliste préalable. Comme la grande majorité des journalistes indépendants à Cuba, il a appris un peu de métier en écoutant les plus anciens opposants, a suivi quelques cours à la Section des Intérêts américains (équivalent de l’ambassade américaine à Cuba), dispensés par l’Université de Floride et diffusés par conférences vidéos. En réalité, Robertico se destinait à être éleveur.

« Yo era ganadero. Me gusta mucho la ganadería, estudié veterinaria, pero no se puede, la ganadería en cuba esta destruida por completo. Dejé de trabajar en el año 2002 y comencé a estudiar el periodismo y me llevaron a prisión por primera vez, luego en el 2005 me llevaron de nuevo, me echaron dos años, acusado de desorden publico.» [4]

Robertico a commencé son activité d’opposant en participant à des réunions organisées par des militants des droits de l’homme. Mais au printemps 2003 une vague de répression s’abat sur les dissidents et 75 d’entre eux sont emprisonnés, dont 25 journalistes. Radio Martí, radio basée à Miami en contact avec les dissidents de l’île, propose alors à Robertico de devenir journaliste à son tour, car il manque désormais de communicateurs libres. Les informations sur la situation des prisonniers politiques en particulier font gravement défaut. C’est ainsi que la carrière journalistique de Robertico a commencé. Le 3 février 2009 il crée le Centro de Información Hablemos Press, qui comptait à l’époque de mon séjour (mars 2009) environ huit journalistes.

« Yo me decidí a abrir un centro de información y este lo abrimos el 3 de Febrero de este año. Presentamos la documentación al ministerio de Justicia, pero no nos reconoce.»[5]

Le travail du journaliste indépendant cubain consiste, comme pour tout journaliste, à recueillir des informations, à rédiger des articles, et à les faire publier. Toutefois ici il y a quelques particularités sur lesquelles il faut revenir. D’abord, les informations portent essentiellement sur la dissidence, les atteintes aux droits de l’homme et la répression. Pas exclusivement cependant car on lit également des articles portant sur des thèmes sociaux, ou des actualités nationales. Mais dans l’ensemble il s’agit d’un journalisme de dénonciation, dont le ton est critique à l’encontre du régime.

Cela se justifie en partie par le fait qu’il y a peu de journalistes indépendants pour le volume d’informations à communiquer. Impossible donc de prendre le temps d’écrire sur les activités culturelles de La Havane ou la météo, alors que la journée est déjà insuffisante pour faire le tour des autres informations, celles qui ne sont pas traitées par les médias officiels.

« El problema es que, debido a la persecución política, muchos periodistas han tenido que optar por el exilio, o están encarcelados. Hay 25 periodistas encarcelados, entonces muy pocos se deciden a hacer lo que realizo yo.»[6]

Une fois les articles rédigés, Robertico les enregistre sur clé USB, puis se rend à la Section des Intérêts américains, où l’accès internet est gratuit et mis à disposition de tout cubain, qu’il soit ou non un opposant. Toutefois il faut s’inscrire à l’avance, y aller très tôt le matin et faire une queue qui dure parfois plusieurs heures avant d’accéder à l’ordinateur. Là, Robertico dispose de deux heures pour envoyer ses articles par mail et consulter rapidement sa messagerie. Tout le reste est géré par des personnes extérieures à Cuba, sans que Robertico en soit nécessairement informé : sélection des articles, gestion du site du centre d’information (http://www.cihpress.com/2010/04/comunicado-de-hablemos-press-sobre.html), mises en ligne. En plus des articles écrits, Robertico est également en contact quasi-quotidien avec les journalistes de Radio Martí avec lesquels il communique par téléphone.

«Es mucha presión, a veces me pongo agresivo porque no puedo hacerlo todo. Le dedico a esta actividad unas 20 horas. A veces por la noche duermo muy poco, el trauma de la prisión. Pero lo voy a seguir haciendo, porque realmente me siento obligado a denunciar.»[7]

Robertico, qui n’a donc plus d’emploi reconnu par le gouvernement, vit en partie du paiement de ses articles par les médias basés à Miami (Cubanet par exemple le paie 5 dollars par communiqué, 15 par article publié) mais surtout grâce à l’aide de proches partis exil.

 

La prison et l'isolement

Comme beaucoup d’opposants, Robertico a séjourné en prison. Accusé d’être un délinquant, il était enfermé avec les prisonniers de droit commun.

« Yo tengo un enfisema pulmonar inducido en mi anterior detención. Yo no fumo, pero las personas que están en una celda de 1,80 metros de ancho con dos de largo, muy pequeña, con cuatro personas, donde las tres personas que me acompañaban eran fumadores de tabaco. Nunca reconocieron que yo estaba enfermo en prisión. Cuando en el 2007 salgo de la prisión, me hice dos chequeos médicos en distintos hospitales, y tengo seis enfermedades, entre ellas un enfisema pulmonar (yo nunca he fumado) debido a la humedad, al humo del tabaco, una alergia en la piel que me sale por tiempo, perdí el pelo aquí. En una celda estos siete meses bajo interrogatorio, tres-cuatro veces al día. »[8]

En dehors de la prison, les détentions sont fréquentes pour tous les opposants politiques. De quelques heures à trois jours, elles interviennent à n’importe quel moment et pour n’importe quel motif. Celui-ci n’est d’ailleurs pas nécessairement mentionné.

« Desde el principio de este año he sido arrestado en 5 ocasiones. Se presentan aquí y me dicen “tienes que acompañarnos”, sin orden de registro, sin orden de detención, sólo me llevan a una unidad de policía, por cualquier acusación.»[9]

 

Mais la répression n’est pas la seule conséquence au fait d’être opposant politique. Une autre, peut-être plus lourde encore quoique moins visible, reviendra souvent dans mes entretiens. Il s’agit de l’isolement. Les dissidents entre eux entretiennent une grande solidarité, tout au moins c’est le cas pour ceux dont je fais la connaissance. Pour quelques uns, la famille est aussi un soutien. Mais pour beaucoup d’autres, être un opposant signifie également la perte ou l’éloignement de personnes chères.

«Perdí casi todos mis amigos. Por miedo, realmente por miedo. Y no solo perdí amigos, mi esposa perdió dos bebes. Unos de tres meses y uno de seis meses, debido a la represión por hacer el periodismo: amenazas de la policía política, detenciones, etc. le subió la presión y perdió los bebes. Tengo una niña de 8 ocho anos, que vivo separado de ella también para cuidarla. Vivo aislado, eso es la palabra, así es la situación. »[10]

Et cet isolement est également un frein au travail d’information, qui ne peut se faire presque exclusivement qu’en dehors de l’île. En effet on peut se demander pourquoi ces journalistes ne commencent pas par informer leurs voisins avant d’envoyer leurs nouvelles dans le monde entier. Car les cubains eux-mêmes sont finalement les premiers intéressés par ce qui se passe dans leur pays. Mais ce n’est pas une chose facile, et c’est un sujet sur lequel je reviendrai par la suite. Mais tout au long de mes différents entretiens je comprends que plusieurs facteurs empêchent ce travail d’information à la base : la peur et l’ignorance du côté de la population, le manque de moyens matériels du côté de la dissidence.

«Claro, me estas diciendo de informar al pueblo. Realmente el centro de información Hablemos Press se hizo con esta voluntad, de informar al pueblo. El periódico, que todavía no hemos pedido hacer, que no tenemos impresora, no tenemos papel. Y vamos a las embajadas para ver si nos pueden prestar papel.»[11]

«Incluso personas que me ven con esto me dicen “¿usted es periodista? ¿Y en qué trabaja?” Yo digo un periódico, que no se edita en Cuba. “Ah, ¿usted es periodista independiente?” Le digo que sí, y ya se separan, se apartan. Incluso hay unos que me dicen cuando les habla de organizaciones independientes, “¿Ah pero eso existe?” Sí, si hay mas de 300 organizaciones independientes del gobierno. “¡No eso es mentira! ¡Pero si yo no tengo conocimiento de eso!” Es realmente así, por el nivel de desinformación. Todas las difusoras y los medios de comunicación están en manos del poder. ¡Aquí no hay delincuencia, aquí no se cometen asesinatos, aquí se produce una cantidad de leche! Todo es mentira porque a los 7 años a los niños se les quitan la leche.»[12]

 



[1] «Premièrement mon nom est Roberto de Jesús Guerra Pérez, je suis le directeur du centre d’information Hablemos Press, journaliste indépendant, j’ai purgé deux peines de prison, Amnesty International m’a reconnu comme prisonnier de conscience. Ces deux peines, l’une d’un an et demi et l’autre de deux ans, ont été à cause de mon travail de journaliste indépendant, parce que je dénonçais au monde les violations commises par le régime contre la population, contre les prisonniers politiques, contre les détenus de droit commun. »

[2] « En mars 2003, 75 opposants sont arrêtés et rapidement emprisonnés après des procès bâclés. Ils ont tous été reconnus prisonniers de conscience par plusieurs organisations internationales de défense des droits de l’homme. La plupart d’entre eux sont encore derrière les barreaux à l’heure actuelle.

[3] « J’ai étudié le journalisme dans la rue avec des gens comme Raúl Rivero, Manuel Vázquez Portal, qui sont des journalistes du groupe des 75, qui sont aujourd’hui en Espagne ou aux Etats-Unis. On se réunissait, comme ici dans cette maison, et ils nous donnaient des cours. L’Université Internationale de Floride donne également des cours à travers la webcam, à la Section des Intérêts. »

[4] « J’étais éleveur. J’aime beaucoup l’élevage, j’ai fait des études de vétérinaire mais c’est impossible. L’élevage à Cuba est complètement détruit. J’ai arrêté de travailler en 2002 et j’ai commencé à étudier le journalisme, et ils m’ont jeté en prison une première fois. Ensuite en 2005 ils m’ont de nouveau enfermé, condamné à deux ans pour “désordre public”. »

[5] « J’ai décidé d’ouvrir un centre d’information et nous avons créé celui-ci le 3 février de cette année. Nous avons présenté la documentation au ministère de la Justice, mais ils ne nous reconnaissent pas. »

[6] « Le problème c’est qu’à cause de la répression beaucoup de journalistes ont dû partir en exil ou sont en prison. Il y a 25 journalistes emprisonnés, alors très peu de gens se décident à faire ce que je fais. »

[7] « C’est beaucoup de pression, parfois je deviens agressif parce que je n’arrive pas à tout faire. Je consacre une vingtaine d’heures par jour à ce travail. Certaines nuits je dors très peu, le traumatisme de la prison. Mais je vais continuer à le faire, car je me sens réellement obligé de dénoncer. »

[8] « J’ai un emphysème pulmonaire depuis ma précédente détention. Je ne fume pas, mais on était dans une cellule de 1,80 mètres de large sur deux de long, très petite, avec quatre personnes, et où les trois qui m’accompagnaient étaient fumeurs de tabac. Ils n’ont jamais reconnu que j’étais malade en prison. Quand je suis sorti en 2007 j’ai passé deux examens médicaux dans des hôpitaux différents. J’ai six maladies, dont l’emphysème pulmonaire (je n’ai jamais fumé) à cause de l’humidité et la fumée du tabac, une allergie à la peau qui se manifeste de temps en temps, j’ai perdu les cheveux ici. Dans une cellule pendant ces sept mois sous interrogatoires, trois ou quatre fois par jour. »

[9] « Depuis le début de l’année j’ai été arrêté cinq fois. Ils se présentent ici et me disent “tu nous accompagnes”, sans mandat de perquisition, sans ordre d’arrestation, ils m’emmènent au poste de police pour n’importe quel motif. »

[10]«  J’ai perdu presque tous mes amis. Par peur, réellement par peur. Non seulement j’ai perdu des amis, mais ma femme a perdu deux bébés. Un de trois mois et un de six mois, à cause de la répression contre son travail de journaliste: menaces de la police politique, détentions, etc. Sa pression a augmenté et elle a perdu les bébés. J’ai une fille de 8 ans, je vis séparé d’elle pour la protéger. Je vis isolé, c’est le mot. Voilà la situation.»

[11] «Bien-sûr, tu me dis d’informer le peuple. Le centre d’information Hablemos Press s’est créé avec cette volonté, d’informer le peuple. Le journal, nous n’avons toujours pas pu le faire : nous n’avons pas d’imprimante, nous n’avons pas de papier. Alors on va dans les ambassades pour voir si elles peuvent nous en prêter.»

[12] « Il y a même des gens qui me voient avec ça et ils me disent “Vous êtes journaliste ? Et dans quoi vous travaillez ?” Je leur réponds dans un journal, qui ne s’édite pas à Cuba. “Ah, vous êtes journaliste indépendant?” Je leur dis oui, et déjà ils s’éloignent. Il y en a même quelques uns qui me disent, quand je leur parle d’organisations indépendantes “Ah, mais ça existe ?” “Oui, il y a plus de 300 organisations indépendantes du gouvernement” “ Non, c’est un mensonge. Je n’ai jamais rien entendu de tel!” Et c’est comme ça, le niveau de désinformation. Tous les moyens de diffusion et de communication sont entre les mains du pouvoir. Ici il n’y a pas de délinquance, pas d’assassinats, et on produit une quantité de lait ! Et tout ça ce sont des mensonges, dès sept ans on retire le lait aux enfants.»

Commentaires

Interview intéressante. Ne crois-tu pas que le journaliste cubain indépendant est dans véritable étau puisqu'il doit composer entre deux propagandes? Celle du régime castriste, et celle des Cubains d'extrême droite de Miami !

Écrit par : Raf | 05.05.2010

On suit toujours ! Bravo et keep writing!

Écrit par : pablus | 06.05.2010

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