13.12.2010
La liberté des bannis

« En prison je me suis cousu la bouche huit fois avec un fil de fer. De cette épaisseur (il montre la pointe d'une fourchette). C'est une grève de la faim qui attire l'attention, car chaque jour dans le monde quelqu'un se met en grève de la faim. Mais ce n'est pas tous les jours qu'on se cout la bouche. »[1]
Juan Carlos
Welcome
Qu'est-ce que l'exil? Un dimanche de novembre, une banlieue sud de Madrid. Un lieu, un centre d'accueil pour réfugiés au cœur d'une zone industrielle désaffectée. Pour s'y rendre depuis le centre de la capitale, il faut prendre le métro, une quarantaine de minutes jusqu'à la station Sierra de Guadalupe. Puis il faut prendre une des deux lignes de bus, qui passent toutes les 20 à 30 minutes. Sauf le dimanche, où une seule est active, et cette fois le bus passe toutes les 45 minutes. Si on vient de manquer le dernier, la meilleure solution est encore de marcher ; cela permet de découvrir les environs, qui ne sont qu'absence. Absence de commerces, absence de personnes, absence de vie. Après une bonne demi-heure de marche, à l'extrême limite d'une rue qu'on n'imagine que pluvieuse, on arrive face à ce bâtiment au nom improbable : l'hôtel Welcome.
Au Welcome, le long des couloirs verts pâles s'alignent les portes des chambres, des pièces sans cloisons dans lesquelles dorment des familles entières. Les sanitaires sont communs, ainsi que le réfectoire, dont les horaires fixes doivent être respectés. La salle commune fait office de bureau, de salle de jeux pour les enfants, de salon de repos, de discussions, de lecture. A peine la taille d'une salle de classe, quelques fauteuils et une table. Dans le fond, une autre salle, avec une télé, la même pour tous. Cubains, Nigérians, Algériens, Nicaraguayens, Irakiens, Camerounais, et bien d'autres origines se côtoient au Welcome. Dans l'ensemble il ne semble peser aucune atmosphère d'hostilité, bien que les échanges entre nationalités et familles soient plutôt limités. Ce n'est pas de l'indifférence, juste une indisponibilité à l'échange.
Parmi ces gens, il y en a quelques uns qui ont fait plus que passer dans ce lieu où on ne reste normalement que dix à quinze jours au plus. Cinq familles cubaines y résident depuis plus de quatre mois. Ce sont les familles de cinq ex-prisonniers politiques, dissidents emprisonnés au printemps 2003 au cours d'une vague de répression, libérés à l'été 2010 après des négociations entre les autorités et l'Eglise cubaine. Un accord avec le gouvernement espagnol leur a permis d'être transférés directement de la prison à l'Espagne, avec la condition de ne jamais remettre les pieds au pays. Salida Definitiva (sortie définitive), clame leur passeport. Une libération sans retour : « libres » dans le monde, excepté sur leur propre terre.
L'exil, pas l'asile
Aujourd'hui, ils ont obtenu l'exil, pas l'asile. Selon les dissidents interrogés (Ricardo, Juan Carlos, Victor, Normando et Julio César) il est clair que le gouvernement espagnol refuse d'accorder le statut de réfugié politique aux cubains car il s'agirait d'un geste fort à l'adresse des frères Castro. Accorder l'asile politique, c'est reconnaître qu'ils étaient en danger dans leur pays et que ce dernier n'est pas en mesure d'assurer leur sécurité. Ce qu'on leur propose en Espagne, c'est un simple statut de réfugié, sans mention de politique, donc sans remettre en cause la responsabilité du pays d'origine. S'ils acceptent, les procédures administratives sont beaucoup plus rapides : logement, sécurité sociale, permis de travail, deviennent alors accessibles en quelques semaines. Mais les ex-prisonniers rencontrés refusent ce qu'ils considèrent comme une solution indigne, après tant de lutte politique et d'années sacrifiées derrière les barreaux. Ils refusent qu'on les considère comme de simples immigrants, comme s'ils avaient traversé l'Atlantique en radeau pour aller faire fortune sur le Vieux Continent.
« Douze ans et demi de prison. Quarante-trois points de suture. Et les coups. Pour ma rébellion, pour dire la vérité ! C'est une vengeance, c'est évident ! Ordres de La Havane, et le gouvernement espagnol refuse d'affronter cette dictature. [...] On nous a trompés, ce n'est pas ce qu'ils nous ont dit à La Havane, les prestations...J'ai pensé que ce serait autrement, avec le passé que j'ai. Je suis là, après tant de lutte, et être ainsi méprisé par ce gouvernement. C'est incroyable, inconcevable, je croyais en quelque chose de mieux. Jamais je n'aurais pu imaginer que toute la lutte d'un homme, qui a consacré sa vie entière à cela, toute ma jeunesse derrière des barreaux...et que j'en arrive à être réduit à un tel niveau d'infériorité...C'est douloureux. »[2]
Juan Carlos
«Je suis arrivé ici parmi les premiers, j'ai dû aller au bureau pour demander l'asile. [...] Ils m'ont dit tout simplement qu'ils n'avaient pas encore déterminé car il fallait étudier (le dossier). Moi je ne sais pas ce que c'est qu'ils doivent étudier. Pour affirmer et s'assurer de façon consensuelle que je suis un exilé politique. Parce que si j'avais été en train de danser dans une discothèque, ou de boire une bouteille de rhum sur le Malecón, là il faudrait vérifier. Mais je fais partie de ces personnes qu'ils ont condamnées à 15 ans de privation de liberté avec le décret-loi de l'année 1999, qui stipule bien clairement les délits « contre la sécurité nationale », qui ont été appliqués exclusivement contre les 75 du Printemps Noir à Cuba, et contre personne d'autre. »[3]
Julio César
Ainsi, après sept années de prison au minimum, l'exil. Et dans l'exil, le déclassement, l'indifférence, la solitude et le désœuvrement. Tous, même en prison, ils étaient quelqu'un, ils luttaient pour quelque chose, écrivaient. On parlait d'eux, on les donnait en exemple du courage et de la résistance à l'oppression. On publiait leurs écrits. Aujourd'hui, après les premiers jours de gloire sous les feux des médias et l'accueil en grande pompe du gouvernement espagnol, ils se sentent laissés pour compte et ont l'impression de ne pas maîtriser leur vie, attendant qu'on veuille bien les sortir de l'hôtel.
« Nous attendons sur un bord. Et nous ne savons pas quelle route nous allons prendre, jusqu'à ce qu'ils nous le disent. Nous n'avons rien pu régler jusqu'à maintenant car nous n'avons pas l'autorisation. On reste ici toute la journée, sans rien faire. [...] L'essentiel ce n'est pas d'avoir de l'argent, c'est de régler nos problèmes, ensuite on commencerait à vivre, à chercher du travail. Moi je peux chercher du travail dans la construction, dans un magasin, balayer la rue. Ou est-ce qu'ici en Espagne je vais rester aussi prisonnier qu'à Cuba ? Nous sommes à la limite. Moi personnellement non, mais ma famille. Ils avaient une maison, ce n'était pas un palais mais c'était à nous, ils avaient leurs affaires, leur intimité. Mes fils étudiaient, maintenant ils ne font rien. Mon épouse, même si elle était persécutée, elle avait l'appui de sa famille. Maintenant elle est très nerveuse, d'être loin de sa famille, d'être dans un situation aussi incertaine»[4]
Victor
« Ma vie ici: monter descendre monter descendre. Ici toute la journée. Mais je ne veux pas rester ici, je suis dans une cage dorée certes, mais une cage. Au moins quelque chose ne m'a pas quitté, ma graphomanie : ma manie d'écrire. Avec ça je m'occupe. Parfois c'est douloureux, mais c'est pire de le taire. J'écris, c'est tout ce qu'il me reste, écrire. »[5]
Juan Carlos
Après la prison, l'incertitude
Malgré la libération, le bilan de ces années noires ce sont des hommes cassés, déprimés, fatigués de lutter aussi, comme l'exprimait plus haut Juan Carlos. Juan Carlos qui s'est cousu la bouche huit fois en prison pour protester contre ses conditions de détention, souffre de maladies de peau qui lui mangent la nuque et d'arthrose alors qu'il n'a pas quarante cinq ans. Condamné à vingt ans de prison, enfermé à des centaines de kilomètres du lieu de résidence de sa famille, il a perdu sa fille unique de 14 ans dans un accident de voiture, en 2008, alors qu'elle venait lui rendre visite en prison.
Normando, journaliste reconnu, condamné à vingt cinq ans de prison en 2003, souffre quant à lui de diarrhées chroniques dues à ses nombreuses grèves de la faim, et va encore à la selle jusqu'à dix fois par jour. Du fait de ces mêmes grèves de la faim, il a perdu plusieurs dents. Depuis, il sourit peu.
Heureusement, les élans de solidarité sont légions parmi les anonymes, et viennent illuminer le quotidien des exilés, ainsi que le raconte Julio César, ému :
« Nous avons vécu ici en Espagne grâce à des amis espagnols, nord-américains, français, cubains, qui sans nous connaître ont été très solidaires avec nous. Une responsabilité que le gouvernement espagnol avait, ou a toujours, et n'a pas su tenir. Et d'autres personnes, qui ne nous connaissent pas, nous ont aidés de façon désintéressée. Nous en sommes très reconnaissants. Vraiment, je ne sais pas s'il existe dans le monde une façon de pouvoir payer ce geste en retour. »[6]
Julio César
Pour tous, il est désormais question de trouver un équilibre, entre les espoirs suscités par leur libération et la réalité de la vie quotidienne qu'ils vont devoir se reconstruire. Si l'exil leur a rendu l'intimité de leurs proches et leur liberté de conscience, il signifie également une épreuve nouvelle, celle de l'incertitude et de la précarité.
Photo: Julio César montre son passeport avec la note: "permiso de salida definitia" http://sites.google.com/site/cardexcardex/cuba-siglo-21
[1] "Yo en la cárcel me cocí la boca ocho veces con un alambre. De este grueso. Eso es una huelga de hambre que llama la atención, porque cada día en el mundo hay alguien que hace huelga de hambre. Pero no todos los días se cosen la boca."
[2] "Doce años y medio en cárcel. Cuarenta y tres puntos de sutura. Y las golpizas. ¡Por mi rebeldía, por decir la verdad! Es una venganza, eso es más que claro. Ordenes de La Habana, y el gobierno español no quiere gritarle a esta dictadura. Pensé que iba a ser otra cosa, con el pasado que tengo. Estoy aquí, después de tanta lucha, y estar tan depreciado por este gobierno. Es increíble, inconcebible, creía en algo mejor. Jamás me podía imaginar que toda la lucha de un hombre, que ha dedicado toda su vida a esto, mi juventud entera entre rejas...y que llegue a un nivel de inferioridad tan grande...eso es doloroso."
[3] "Yo soy de los primeros aquí, tuve que ir a la oficina para solicitar el asilo. [...] Me dijeron que simplemente no habían determinado porque había que estudiar. Yo no sé qué es lo que hay que estudiar. Para afirmar y asegurarse consensualmente de que yo soy un desterrado político, porque si yo hubiera estado bailando en una discoteca, o tomando una botella de ron en el Malecón, hubiera que averiguar. Pero soy de personas a quienes echaron 15 anos de privación de libertad por el decreto ley del año 1999, que estipula bien claro los delitos "contra la seguridad nacional" que se ha aplicado exclusivamente contra los 75 de la primavera negra en Cuba, contra más nadie."
[4] "Estamos en un limbo. No sabemos que rumbo vamos a tomar, hasta que ellos lo dicen. No hemos podido resolver nada hasta ahora porque no tenemos autorización. Nos quedamos aquí todo el día, sin hacer nada. [...] La esencia no es tener dinero, es resolver nuestros problemas, después empezaríamos a vivir, a buscar trabajo. Yo busco trabajo en construcción, en un almacén, barriendo la calle. ¿O es que aquí en España voy a estar tan preso como en Cuba? Estamos en el límite. Yo personalmente no, pero mis familiares. Tenían una casa, no un palacio, pero era de nosotros, tenían sus cosas, su intimidad. Mis hijos estaban estudiando, ahora no hacen nada. Mi esposa, a pesar de ser perseguida, podía encontrar el apoyo de su familia. Ahora esta muy estresada, de estar tan lejos de su familia, estar en una situación tan incierta."
[5] "Mi vida aquí : subir bajar subir bajar. Aquí todo el día. Pero uno no quiere quedarse aquí, estoy en una jaula de oro, pero una jaula. Por lo menos algo no me ha quitado, mi grafomanía: manía a escribir. Con eso me entretengo. A veces es doloroso, pero peor taparlo. Escribo, es todo lo que me queda, escribir."
[6] "Hemos vivido aquí en España gracias a amigos españoles, norteamericanos, franceses, cubanos, que sin conocernos han sido muy solidares con nosotros. Una responsabilidad que el gobierno español tenía, o tiene todavía con nosotros, y no ha cumplimentado. Y otras personas, que no nos conocen, nos han ayudado de forma no interesada. Hay que agradecérselo. Realmente no hay forma posible alguna en la vida de poder pagar este gesto."
18:06
Publié dans Opposition politique en régime autoritaire |
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Commentaires
difficile d'évoquer en lisant cet article, l'émotion ou la tristesse que cela fait ressentir... il est trop facile d’être lectrice privilégiée de part la liberté dont je dispose... culpabiliser ? décider d'agir ? ou alors me taire et respecter, ce courage et ces combats ... et admirer
Écrit par : Dominique Cartraud | 13.12.2010
difficile d'évoquer en lisant cet article, l'émotion ou la tristesse que cela fait ressentir... il est trop facile d’être lectrice privilégiée de part la liberté dont je dispose... culpabiliser ? décider d'agir ? ou alors me taire et respecter, ce courage et ces combats ... et admirer
Écrit par : Dominique Cartraud | 13.12.2010
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