12.01.2011

Hommage à un ami cubain qui aurait dû survivre à Fidel Castro

José Ramón Abalo Pérez.jpgL'appartement d'Abalo, au numéro 509 de la rue Virtudes, dans le centre de La Havane, est un agréable capharnaüm. Carrefour inévitable de rencontres entre opposants, ici les gens passent, restent parfois, pour prendre un café, fumer un cigare. Pour atteindre l'appartement, il faut monter deux étages puis suivre un étroit couloir en extérieur. Au fond, la porte est toujours ouverte. On entre alors dans le salon, qui comporte une table de cuisine contre un mur, une petite table basse recouverte de vieilles revues, une bibliothèque, la bibliothèque Henry Reeve, remplie d'ouvrages de psychologie, de philosophie, d'histoire, de littérature classique cubaine, espagnole, latino-américaine, allemande, française. Sur la table de la cuisine, au milieu d'une myriade d'appareils électroniques, une vieille radio attend d'être réparée. Meublent la pièce un canapé troué, une chaise sans dossier, un fauteuil à bascule et des cendriers dans chaque recoin. Le mur en face de l'entrée est recouvert de plusieurs horloges, dont une seule fonctionne, la collection personnelle d'Abalo. Des photos également, d'amis opposants, des enfants, le poster d'une campagne contre le sida, un autre pour la paix et des affiches avec des slogans d'opposition : « Yo no coopero con la dictadura »[1]. Un vieux chien est toujours couché dans un fauteuil ou par terre dans un coin du salon, sauf lorsqu'il se lève pour faire la fête aux visiteurs et leur lécher les jambes, en leur laissant au passage quelques puces. Il est à l'image de cet appartement, crasseux et décharné, mais accueillant. Abalo, hôte des lieux,  accueille tous et toutes dans ce vieux salon, leur propose un siège, offre du café et des cigarettes.

A soixante-dix ans, Abalo en paraît dix de plus quand je fais sa rencontre, en mars 2009. Les cheveux et les ongles sales, les yeux rougis par l'alcool, la peau ravinée par les ans et le tabac, il porte invariablement le même t-shirt taché et le même short troué, marchant pied-nus la plupart du temps.

D'après Robertico, son ami et fils adoptif, les deux ans et demi de geôle somalienne ont durement marqué l'esprit du vieil homme. Difficile parfois de démêler dans ses paroles le vrai du faux. Abalo fait parfois preuve d'une grande clarté d'esprit et d'une érudition impressionnante, pour ensuite se perdre dans des illusions grotesques, racontant par exemple qu'il est un ami intime d'Angela Merkel. Il emmêle quelques fois ce qu'il lit et ce qu'il a vécu, donnant à son discours un côté bien souvent fantasque. Pourtant, on devine sous les cicatrices un esprit vif et une grande intelligence, une immense mémoire, et surtout une générosité sans précédent, qui le font aujourd'hui durement regretter.

Avalo el 23 de diciembre del 2010 IMG_0284.jpgAbalo est mort le 7 janvier 2011, à soixante-douze ans, d'une tumeur de la gorge. Il était un père de l'opposition cubaine, amoureux de Martí, il aurait rêvé de voir Cuba libre, et Castro mourir avant lui. En hommage à cet homme, je transcris ci-dessous notre entretien du 17 mars 2009, chez lui. Il ne m'était pas nécessaire (ni vraiment possible) de poser beaucoup de questions. Je retranscris donc les paroles presque intactes, dans toute leur confusion, si caractéristique de l'homme qui les profère.

« Quand j'étais au Lycée, j'ai fait un concours d'histoire universelle sur la France, et j'ai été invité par le gouvernement français en 1958. La vie de Robespierre, Fouchet, Napoléon, Joséphine, Charles de Gaulle, Emile Zola avec le procès Dreyfus. J'ai toujours aimé la France. Bon excusez-moi, on va commencer, mais c'était pour vous dire que j'aime la France. Et j'ai gagné ! 100 points exactement ! Depuis l'embassade m'invite toujours de temps en temps.

J'ai été prisonnier il y a peu. Ils m'ont frappé. Parce que nous avons fondé une agence ici. Tu as un appareil photo ? Prends des photos ! C'est ici le siège de l'agence, modeste. Je suis modeste, mais ici c'est ta maison. Ici, on donnait des cours. De philosophie, de mathématiques, de sciences, de physique, d'anglais, d'allemand, de français, d'espagnol, de latin. Les professeurs venaient ici. Mais maintenant ils sont tous prisonniers, sauf moi. Ils purgent 20, 25 ans...

Ah oui ! Mon nom c'est Abalo, José Abalo Pérez. Roberto de Jésus Guerra vit ici, pour l'instant il est à Camaguey. C'est comme un fils pour moi, un journaliste excellent, le directeur de cette agence. Il rentre ce soir. Viens le voir demain ! En ce moment il y a beaucoup à faire, il y a des problèmes avec les Dames en Blanc.

Moi ils m'ont arrêté, ils ne me laissent plus voir mon petit-fils. Trois patrouilles pour venir chercher un homme de soixante-dix ans...

Mon grand-père c'est lui qui a affamé Fidel Castro. Ma mère a dû s'exiler, à soixante ans. Et ensuite j'ai dû m'exiler moi aussi, deux fois aux Etats-Unis, j'ai vu mon frère qui travaille pour la Radio Marti, il est journaliste là-bas. Du coup ils m'ont interviewé.

Et donc quand ma femme est morte, ils nous ont donné le visa. Ma femme, la mère de mes enfants, j'ai dû la veiller ici parce qu'ils ne m'ont pas laissé sortir pour l'enterrement. Je n'ai pas pu aller à l'enterrement ! Elle s'appelle Marta Inés Martínez Barrinat. La mère de tous les prisonniers ici à Cuba. Ils ont peur de moi.

Plus de 100 000 jeunes sont prisonniers. Ici à Cuba il y avait 27 prisons. Aujourd'hui plus de 200.

Ce matelas je l'ai fait hier. On apprend à se débrouiller. Je ne l'ai pas acheté, j'ai trouvé des choses dans la rue.

Quand tu auras le temps, il faut que tu lises Nana d'Emile Zola, une vraie merveille !

Fidel Abalo junto a periodistas de Hablemos Press DSCF0898.jpgest un terroriste. Ils ont fusillé des jeunes de 15 ans. Ils en ont tué un pour une goyave, il est entré sur un champ pour prendre une goyave, et les gardes, les communistes, ils l'ont tué, ils l'ont fusillé. C'était dans l'Est de Cuba. Moi je suis déjà vieux, mais je souffre de voir qu'il y a toujours plus de policiers, et de plus en plus corrompus, parce que le gouvernement est plus corrompu. Fidel est un des dix plus grands millionnaires de ce monde. Moi j'ai eu des problèmes, j'ai été prisonnier en Somalie 37 mois. En Somalie.

Ma femme est morte il y a cinq mois, la mère de mes enfants. On est allés à la pharmacie, mais les médicaments sont trop chers. Il n'y a pas de médecins ici, c'est un mensonge ! Tous les médecins sont au Venezuela ! Et c'est comme ça, qu'est-ce qu'on peut faire ? Ma femme allait de plus en plus mal, ici il y avait Robertico, sa femme. On est allés voir le médecin mais il n'y avait pas de médecin. Pas une infirmière. On est allés à l'hôpital et il y avait une jeune fille, une guatémaltèque en quatrième année de médecine, c'est elle qui est venue ici. Et puis le Docteur Darsi Ferrer[2], un médecin exceptionnel. Il a dit « Ecoute Martica, il n'y a pas d'autre choix, il faut acheter le médicament ». Alors je suis allé l'acheter. 27 dollars! J'ai pris une montre à moi qui m'avait coûté 130 dollars et j'ai dit au type « donne-moi 50 dollars pour ça » et j'ai pu acheter le médicament. Je l'achète, et à cinq heures de l'après-midi elle décède. Robertico a appelé, pour diffuser la nouvelle, parce que ma femme était très appréciée de toutes les ambassades. Le cimetière était plein ! Robertico a pu y aller. Ils ont laissé ma femme mourir ici. A l'enterrement, il y avait plus de membres de la police secrète que d'entre nous. Quand nous arrivons au cimetière, ils ne m'ont pas laissé entrer, ils m'ont dit que je ne devais pas quitter mon domicile. Ils ne m'ont pas laissé aller au cimetière. C'est un crime ça...

Quand la Révolution a commencé, oui j'avais de l'espoir. J'ai lutté, j'avais 15 ans. Ma famille était bien éduquée, j'ai passé mon bac, tout. Les deux premières années j'y croyais...parce que Batista était le parrain de Raúl. On avait de l'espoir. En 1961, je me suis rendu compte, ma famille aussi, mais on a continué à espérer. J'ai commencé à travailler comme ingénieur, on travaillait dur parce qu'on avait tout à rattraper dans ce domaine, en ingénierie civile. Ils ont voulu m'embaucher pour la sécurité de l'Etat, mais j'ai refusé.

Il faut voir le monde tel qu'il est : ils ont peur de nous parce que nous leur disons la vérité. Dans mon cas, ils me respectent parce que je suis connu, dans le monde entier.

Tu vois, 90% de ce qu'ils disent sur la Révolution est faux. Les principaux personnages ont été fusillés. Beaucoup de choses ont été supprimées de l'histoire. Ce ne sont pas des communistes qui ont fait la Révolution, ce sont des bourgeois. Et beaucoup de communistes ont quitté ce pays. Les hommes illustres qui voulaient faire quelque chose ici n'étaient ni pour Batista, ni pour Castro, ils étaient pour Martí, les idéaux de Martí. Fidel a trahi la Révolution. Che Guevara est un assassin. Il a assassiné des milliers de personnes, un personnage répugnant.

25 000 jeunes ont voulu quitter Cuba, j'ai les chiffres. Et qu'est-ce qu'ils ont fait ces gamins ? Ils se sont noyés, ou on les a fusillés. Trois jeunes de 15 ans, 17 ans et 19 ans, ils les ont fusillés.

Moi, je ramassais des bouteilles dans la rue pour pouvoir manger, je n'ai pas honte de le dire. L'explosion est là, tout près. Il y a eu une grève à Santa Clara, pour un prisonnier, les gens sont sortis dans la rue. Il y en a qui n'ont pas peur, comme en 1994 et tous ces gens qui sont descendus dans la rue ! On distribue des papiers dans la rue la nuit, qu'ils nous envoient de l'extérieur.

0022.jpgMoi, je devrais être à la retraite, pas à balayer les rues jour et nuit. Je dois travailler, pour la liberté de ces gens-là. »

 

 


[1] « Moi je ne coopère pas avec la dictature »

[2] Darsi Ferrer est médecin, journaliste et opposant. Il ne peut plus pratiquer officiellement mais continue d'intervenir auprès de ceux qui le demandent. Il a passé plusieurs mois en prison en 2010, sans procès

 

24.06.2010

Fiers d'être citoyens de Birmanie, la nation d'Aung San Suu Kyi

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"Bonjour,

Aujourd'hui est le jour du 65è anniversaire de Daw Aung Sun Su Kyi. Cela fait bientôt une décennie que nous célébrons cet évènement chaque année, dans le monde entier. Toutefois, la personne concernée a encore dû se le fêter elle-même, dans la solitude de sa résidence surveillée.

Et ils sont nombreux encore, résistants, chefs ethniques, leaders de mouvements étudiants et femmes militantes qui se battent pour leurs croyances, à célébrer leur anniversaire derrière les barreaux, et cela depuis de longues années.

La liberté est le droit fondamental de tout citoyen. Notre leader nationale, Daw Aung Suun Su Kyi, ainsi que les autres prisonniers politiques, sont ceux qui mènent la lutte pour la libération du peuple Birman : le libérer du règne répressif de la junte et restaurer celui de la démocratie et de la participation du peuple.

Po Po.JPGCes leaders, qui se battent si courageusement, ne peuvent pourtant atteindre aucun rêve de liberté sans l'appui et la participation du peuple. C'est pour cela que nous sommes ici aujourd'hui, pour démontrer que nos volontés sont les mêmes, que tous nous souhaitons la démocratie, qui doit garantir au peuple liberté et justice. C'est pour cela que nous célébrons aujourd'hui cet anniversaire, ainsi que les communautés Birmanes aux quatre coins du monde, chacune à leur manière exprimant leur soutien et leur profond respect à Daw Aung Sun Su Kyi.

Soyons fière de cette femme, en tant que leader nationale mais également en tant que femme de Birmanie. C'est pourquoi nous célébrons également en ce jour, jour anniversaire d'Aung Sun Su Kyi, le "Jour de la Femme Birmane".

Et nous sommes fiers aujourd'hui de dire que nous sommes Birmans, citoyen de cette nation dans laquelle vit actuellement Daw Aung Sun Su Kyi. Et je crois que de nombreuses femmes sont également fières d'être Birmanes aujourd'hui, en ce jour spécial.

Une dernière fois, nous exprimons notre respect, notre estime, notre amitié à la lauréate du prix Nobel de la Paix, Daw Aung Sun Su Kyi, qui refuse et combat la dictature par la non violence, mais qui jamais ne se rend ni ne bat en retraite. Nous exprimons notre respect, notre estime et notre amitié à l'ensemble des femmes qui se battent pacifiquement, et nous leur souhaitons de réussir, de reprendre les droits confisqués par l'Etat au peuple de Birmanie. Je leur souhaite de pouvoir enfin relâcher leur étreinte et se reposer. Ainsi je m'incline afin de les honorer, et je termine ici ce discours."

Po Po, directrice adjointe de Grassroots HRE

 

Le 19 Juin 2010, la lauréate du prix Nobel de la Paix et leader du mouvement démocratique en Birmanie, Daw Aung San Suu Kyi, a eu soixante-ans. A Khuk Khak, dans la province de Phang Nga en Thaïlande, et ailleurs dans le monde, les communautés Birmanes ont exprimé à cette occasion leur respect et leur soutien à cette femme devenue une idole, et à celles qui se battent pour la même cause.

Environ quatre-vingt personnes étaient présentes à la modeste cérémonie organisée par Grassroots HRE  ce samedi.

Avant de pénétrer dans la salle principale dans laquelle se déroulera l'évènement, on passe sur une large terrasse où sont distribuées boissons et nourriture : le riz collant traditionnel servi dans une feuille de bananier, accompagné d'un verre de soda rempli de glaçons à ras bords. Devant la porte, le petit groupe de femmes du Women Center ont transporté leur étalage de bijoux, sacs faits main, et vendent pour deux euros un T-shirt à l'effigie d'Aung San Suu Kyi. Sur une table sont disposés des journaux, des livres collectant les témoignages de femmes restées en Birmanie, et un bulletin de vote symbolique destiné à la Junte, demandant la tenue d'élections libres.

P1010498.JPGA l'entrée les gens discutent, mangent et boivent, les enfants leur courant dans les jambes. Du côté du personnel de l'ONG, une certaine agitation se fait sentir : il faut revoir son discours, s'assurer que le rétroprojecteur fonctionne, que le son des micros est bien réglé.

Enfin la cérémonie commence. Je suis assez étonnée, car celle-ci se déroule dans un style plus ludique que solennel et protestataire. Certes, cette année les autorités thaïlandaises n'ont pas autorisé la communauté Birmane à défiler dans les rues comme elle l'avait fait les années précédentes. Certes encore, les discours sont tout de même émouvants et les regards empreints de gravité. Mais pourtant, loin des bancs d'école, c'est l'éducation qui est au cœur. Des diapositives commentées en langue Birmane sont présentées, retraçant la vie de la militante et ses principales actions. Plus tard, un jeu interactif est organisé. Deux animateurs posent des questions au public, en agrémentant leur rôle de petites scènes humoristiques. Ceux qui répondent juste obtiennent en cadeau une petite serviette de bain colorée. Tout le monde participe gaiement, des plus jeunes qui ont dû étudier ces questions en classe, aux parents qui se prennent au jeu et se précipitent sur le micro avec excitation pour obtenir leur récompense. La bonne humeur domine l'atmosphère, les blagues fusent, la connivence entre les générations est surprenante d'évidence.

Avant de mettre fin à l'évènement, les enfants se dispersent dans l'assemblée pour nous offrir des bougies. Nous nous recueillons ainsi quelques minutes autour de ces petites lueurs, qui n'éclairent pas la salle déjà pénétrée de soleil. Les plus jeunes, qui ne peuvent avoir le feu entre leurs mains, ne cessent pas de jouer et on leur intime discrètement de se taire.  On prie. Puis les bougies sont soufflées, la cérémonie est close.

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