12.01.2011
Hommage à un ami cubain qui aurait dû survivre à Fidel Castro
L'appartement d'Abalo, au numéro 509 de la rue Virtudes, dans le centre de La Havane, est un agréable capharnaüm. Carrefour inévitable de rencontres entre opposants, ici les gens passent, restent parfois, pour prendre un café, fumer un cigare. Pour atteindre l'appartement, il faut monter deux étages puis suivre un étroit couloir en extérieur. Au fond, la porte est toujours ouverte. On entre alors dans le salon, qui comporte une table de cuisine contre un mur, une petite table basse recouverte de vieilles revues, une bibliothèque, la bibliothèque Henry Reeve, remplie d'ouvrages de psychologie, de philosophie, d'histoire, de littérature classique cubaine, espagnole, latino-américaine, allemande, française. Sur la table de la cuisine, au milieu d'une myriade d'appareils électroniques, une vieille radio attend d'être réparée. Meublent la pièce un canapé troué, une chaise sans dossier, un fauteuil à bascule et des cendriers dans chaque recoin. Le mur en face de l'entrée est recouvert de plusieurs horloges, dont une seule fonctionne, la collection personnelle d'Abalo. Des photos également, d'amis opposants, des enfants, le poster d'une campagne contre le sida, un autre pour la paix et des affiches avec des slogans d'opposition : « Yo no coopero con la dictadura »[1]. Un vieux chien est toujours couché dans un fauteuil ou par terre dans un coin du salon, sauf lorsqu'il se lève pour faire la fête aux visiteurs et leur lécher les jambes, en leur laissant au passage quelques puces. Il est à l'image de cet appartement, crasseux et décharné, mais accueillant. Abalo, hôte des lieux, accueille tous et toutes dans ce vieux salon, leur propose un siège, offre du café et des cigarettes.
A soixante-dix ans, Abalo en paraît dix de plus quand je fais sa rencontre, en mars 2009. Les cheveux et les ongles sales, les yeux rougis par l'alcool, la peau ravinée par les ans et le tabac, il porte invariablement le même t-shirt taché et le même short troué, marchant pied-nus la plupart du temps.
D'après Robertico, son ami et fils adoptif, les deux ans et demi de geôle somalienne ont durement marqué l'esprit du vieil homme. Difficile parfois de démêler dans ses paroles le vrai du faux. Abalo fait parfois preuve d'une grande clarté d'esprit et d'une érudition impressionnante, pour ensuite se perdre dans des illusions grotesques, racontant par exemple qu'il est un ami intime d'Angela Merkel. Il emmêle quelques fois ce qu'il lit et ce qu'il a vécu, donnant à son discours un côté bien souvent fantasque. Pourtant, on devine sous les cicatrices un esprit vif et une grande intelligence, une immense mémoire, et surtout une générosité sans précédent, qui le font aujourd'hui durement regretter.
Abalo est mort le 7 janvier 2011, à soixante-douze ans, d'une tumeur de la gorge. Il était un père de l'opposition cubaine, amoureux de Martí, il aurait rêvé de voir Cuba libre, et Castro mourir avant lui. En hommage à cet homme, je transcris ci-dessous notre entretien du 17 mars 2009, chez lui. Il ne m'était pas nécessaire (ni vraiment possible) de poser beaucoup de questions. Je retranscris donc les paroles presque intactes, dans toute leur confusion, si caractéristique de l'homme qui les profère.
« Quand j'étais au Lycée, j'ai fait un concours d'histoire universelle sur la France, et j'ai été invité par le gouvernement français en 1958. La vie de Robespierre, Fouchet, Napoléon, Joséphine, Charles de Gaulle, Emile Zola avec le procès Dreyfus. J'ai toujours aimé la France. Bon excusez-moi, on va commencer, mais c'était pour vous dire que j'aime la France. Et j'ai gagné ! 100 points exactement ! Depuis l'embassade m'invite toujours de temps en temps.
J'ai été prisonnier il y a peu. Ils m'ont frappé. Parce que nous avons fondé une agence ici. Tu as un appareil photo ? Prends des photos ! C'est ici le siège de l'agence, modeste. Je suis modeste, mais ici c'est ta maison. Ici, on donnait des cours. De philosophie, de mathématiques, de sciences, de physique, d'anglais, d'allemand, de français, d'espagnol, de latin. Les professeurs venaient ici. Mais maintenant ils sont tous prisonniers, sauf moi. Ils purgent 20, 25 ans...
Ah oui ! Mon nom c'est Abalo, José Abalo Pérez. Roberto de Jésus Guerra vit ici, pour l'instant il est à Camaguey. C'est comme un fils pour moi, un journaliste excellent, le directeur de cette agence. Il rentre ce soir. Viens le voir demain ! En ce moment il y a beaucoup à faire, il y a des problèmes avec les Dames en Blanc.
Moi ils m'ont arrêté, ils ne me laissent plus voir mon petit-fils. Trois patrouilles pour venir chercher un homme de soixante-dix ans...
Mon grand-père c'est lui qui a affamé Fidel Castro. Ma mère a dû s'exiler, à soixante ans. Et ensuite j'ai dû m'exiler moi aussi, deux fois aux Etats-Unis, j'ai vu mon frère qui travaille pour la Radio Marti, il est journaliste là-bas. Du coup ils m'ont interviewé.
Et donc quand ma femme est morte, ils nous ont donné le visa. Ma femme, la mère de mes enfants, j'ai dû la veiller ici parce qu'ils ne m'ont pas laissé sortir pour l'enterrement. Je n'ai pas pu aller à l'enterrement ! Elle s'appelle Marta Inés Martínez Barrinat. La mère de tous les prisonniers ici à Cuba. Ils ont peur de moi.
Plus de 100 000 jeunes sont prisonniers. Ici à Cuba il y avait 27 prisons. Aujourd'hui plus de 200.
Ce matelas je l'ai fait hier. On apprend à se débrouiller. Je ne l'ai pas acheté, j'ai trouvé des choses dans la rue.
Quand tu auras le temps, il faut que tu lises Nana d'Emile Zola, une vraie merveille !
Fidel
est un terroriste. Ils ont fusillé des jeunes de 15 ans. Ils en ont tué un pour une goyave, il est entré sur un champ pour prendre une goyave, et les gardes, les communistes, ils l'ont tué, ils l'ont fusillé. C'était dans l'Est de Cuba. Moi je suis déjà vieux, mais je souffre de voir qu'il y a toujours plus de policiers, et de plus en plus corrompus, parce que le gouvernement est plus corrompu. Fidel est un des dix plus grands millionnaires de ce monde. Moi j'ai eu des problèmes, j'ai été prisonnier en Somalie 37 mois. En Somalie.
Ma femme est morte il y a cinq mois, la mère de mes enfants. On est allés à la pharmacie, mais les médicaments sont trop chers. Il n'y a pas de médecins ici, c'est un mensonge ! Tous les médecins sont au Venezuela ! Et c'est comme ça, qu'est-ce qu'on peut faire ? Ma femme allait de plus en plus mal, ici il y avait Robertico, sa femme. On est allés voir le médecin mais il n'y avait pas de médecin. Pas une infirmière. On est allés à l'hôpital et il y avait une jeune fille, une guatémaltèque en quatrième année de médecine, c'est elle qui est venue ici. Et puis le Docteur Darsi Ferrer[2], un médecin exceptionnel. Il a dit « Ecoute Martica, il n'y a pas d'autre choix, il faut acheter le médicament ». Alors je suis allé l'acheter. 27 dollars! J'ai pris une montre à moi qui m'avait coûté 130 dollars et j'ai dit au type « donne-moi 50 dollars pour ça » et j'ai pu acheter le médicament. Je l'achète, et à cinq heures de l'après-midi elle décède. Robertico a appelé, pour diffuser la nouvelle, parce que ma femme était très appréciée de toutes les ambassades. Le cimetière était plein ! Robertico a pu y aller. Ils ont laissé ma femme mourir ici. A l'enterrement, il y avait plus de membres de la police secrète que d'entre nous. Quand nous arrivons au cimetière, ils ne m'ont pas laissé entrer, ils m'ont dit que je ne devais pas quitter mon domicile. Ils ne m'ont pas laissé aller au cimetière. C'est un crime ça...
Quand la Révolution a commencé, oui j'avais de l'espoir. J'ai lutté, j'avais 15 ans. Ma famille était bien éduquée, j'ai passé mon bac, tout. Les deux premières années j'y croyais...parce que Batista était le parrain de Raúl. On avait de l'espoir. En 1961, je me suis rendu compte, ma famille aussi, mais on a continué à espérer. J'ai commencé à travailler comme ingénieur, on travaillait dur parce qu'on avait tout à rattraper dans ce domaine, en ingénierie civile. Ils ont voulu m'embaucher pour la sécurité de l'Etat, mais j'ai refusé.
Il faut voir le monde tel qu'il est : ils ont peur de nous parce que nous leur disons la vérité. Dans mon cas, ils me respectent parce que je suis connu, dans le monde entier.
Tu vois, 90% de ce qu'ils disent sur la Révolution est faux. Les principaux personnages ont été fusillés. Beaucoup de choses ont été supprimées de l'histoire. Ce ne sont pas des communistes qui ont fait la Révolution, ce sont des bourgeois. Et beaucoup de communistes ont quitté ce pays. Les hommes illustres qui voulaient faire quelque chose ici n'étaient ni pour Batista, ni pour Castro, ils étaient pour Martí, les idéaux de Martí. Fidel a trahi la Révolution. Che Guevara est un assassin. Il a assassiné des milliers de personnes, un personnage répugnant.
25 000 jeunes ont voulu quitter Cuba, j'ai les chiffres. Et qu'est-ce qu'ils ont fait ces gamins ? Ils se sont noyés, ou on les a fusillés. Trois jeunes de 15 ans, 17 ans et 19 ans, ils les ont fusillés.
Moi, je ramassais des bouteilles dans la rue pour pouvoir manger, je n'ai pas honte de le dire. L'explosion est là, tout près. Il y a eu une grève à Santa Clara, pour un prisonnier, les gens sont sortis dans la rue. Il y en a qui n'ont pas peur, comme en 1994 et tous ces gens qui sont descendus dans la rue ! On distribue des papiers dans la rue la nuit, qu'ils nous envoient de l'extérieur.
Moi, je devrais être à la retraite, pas à balayer les rues jour et nuit. Je dois travailler, pour la liberté de ces gens-là. »
[1] « Moi je ne coopère pas avec la dictature »
[2] Darsi Ferrer est médecin, journaliste et opposant. Il ne peut plus pratiquer officiellement mais continue d'intervenir auprès de ceux qui le demandent. Il a passé plusieurs mois en prison en 2010, sans procès
20:21
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04.09.2010
Ohn Ohn, dernière rencontre avant le départ

Nous sommes vendredi soir. Il est 21 heures et demain je pars. Je quitte Phang Nga et je quitte mes collègues birmans, ceux qui, malgré les barrières de langage parfois tenaces, sont devenus pour moi la base d'un quotidien rassurant. Tous n'ont pas été loquaces ni facilement accessibles, que ce soit le fait de leur anglais maladroit, ou celui d'une simple pudeur. C'était, il me semble, le cas d'Ohn Ohn, qui partageait mon bureau sans que nous n'échangions rien de plus que des mails professionnels et des sourires sincères. Or ce soir-là, est-ce l'obscurité ou mon départ imminent qui l'ont poussé à la confidence ? Toujours est-il qu'il aura suffi de cette seule discussion, d'une heure, peut-être deux, pour justifier à mes yeux l'ensemble de mon séjour.
Ohn Ohn est Birman et travaille à Grassroots comme webmaster depuis 2005, au lendemain du Tsunami, alors que l'organisation déménageait tout juste vers le Sud pour s'occuper des sinistrés Birmans. Avant cela, il travaillait pour une autre organisation, Worldvision, dans la même région de Thaïlande. D'après lui, on s'y occupait surtout de prévention et de santé, pour les Thaïlandais comme pour les migrants, mais pas de droits de l'homme ni de politique, thèmes qui manquaient à Ohn Ohn. Lorsqu'il découvre Grassroots, pour lui sa décision est donc claire : rejoindre l'organisation et travailler dans la perspective d'aider ses compatriotes. A Grassroots, il commence par travailler dans l'équipe de santé, ainsi qu'il le faisait à Wordlvision. Mais il est passionné d'informatique et petit à petit en fait sa spécialité, Htoo Chit (son directeur exécutif) l'envoyant à des séminaires de formations à Mae Sot, dans le Nord.
C'est aujourd'hui Ohn Ohn qui s'occupe du site internet de l'organisation, qui gère sa triple interface en langues Birmane, Thaïlandaise et Anglaise. C'est lui qui gère les problèmes informatiques fréquents dus à un matériel parfois trop vieux, souvent généreusement donné, mais rarement acquis de la meilleure qualité. Les coupures internet sont fréquentes et les imprimantes capricieuses. Ohn Ohn voudrait également prendre des cours d'anglais, mais entre le travail de la journée, les cours de conduite qu'il donne le week-end au personnel de l'organisation pour combler le manque de conducteurs, et bien-sûr les soins qu'il ne peut manquer de consacrer à sa jeune femme enceinte, il lui manque le temps pour le faire.
Ohn Ohn, comme la plupart des exilés Birmans qui travaillent à Grassroots, a un rêve de retour: il veut rentrer en Birmanie et enseigner l'informatique aux nouvelles générations et à tous ceux qui peuvent en bénéficier. « This is my dream », me répète-t-il à plusieurs reprises avec un sourire ravi. « C'est mon rêve », répète-t-il, à la façon d'un enfant qui avouerait que son rêve est d'intégrer l'équipe nationale de football, avec le sourire malicieux de quelqu'un qui viendrait de révéler une ambition secrète. Il ne s'agit plus de politique, il ne s'agit pas de combat. Il n'y a ni colère, ni rancœur dans ses explications, il s'agit de son rêve, tout simplement. Rentrer en Birmanie avec sa femme, revoir ses parents et son frère, enseigner. Permettre à la relève de savoir se servir d'un ordinateur, avoir accès à l'information, la diffuser.
Pour le volontaire étranger, c'est d'abord attendrissant. On ne peut s'empêcher d'y voir cette espèce d'innocence que l'on attribue trop facilement aux peuples asiatiques, qui contraste incontestablement avec nos mentalités méfiantes et désabusées. Vu de France, il y a dans la façon de parler de cet homme de 30 ans un abandon touchant, une innocence voire de la naïveté. Sauf qu'il s'agit ici du projet le plus sérieux et le plus grave qu'il m'ait jamais été donné d'entendre, bien loin des perspectives de carrière de la plupart de mes compatriotes. Rentrer en Birmanie pour Ohn Ohn, c'est d'abord risquer la prison sans procès pour accomplir son rêve, que quelques instants plus tôt, je trouvais attendrissant. Et s'il n'y avait que la prison, on pourrait presque en appeler au hasard, mais les difficultés qui l'attendent sont bien plus systématiques, quotidiennes.
Prenons cet exemple qui nous semble évident : l'informatique est un bien essentiel pour l'accès aux connaissances de la population Birmane. Mais, me dit Ohn Ohn avec simplicité, encore faut-il qu'il y ait l'électricité. Or cette dernière est rationnée, et on ne peut demander aux foyers d'avoir à choisir entre brancher l'ordinateur et avoir la lumière. Et pourtant c'est ainsi. Le courant électrique n'est de toute façon pas suffisant à charger une batterie de PC, à moins de l'y laisser nuits et jours, et d'y sacrifier le reste de l'électroménager. La pénurie, ne nous y méprenons pas, n'est pas qu'une question de pauvreté, elle est un choix politique, car le pays déborde de ressources naturelles, à la base d'un commerce florissant, en particulier avec son voisin chinois.
Donc, le manque d'électricité n'affecte pas les seuls utilisateurs d'informatique, mais bien la population dans son ensemble, ajoute San Sy, une Birmane de l'organisation qui travaille en finance et a rejoint notre conversation. Les rues sont plongées dans l'obscurité dès la fin du jour, pour dissuader les gens de se rencontrer le soir. La nuit, vous trouvant marchant seul dans l'obscurité, vous êtes susceptibles d'arrestation. Pour quel motif ? Vous marchiez seul dans l'obscurité. Cette légalité absurde, orale et ponctuelle, qui vogue au gré des envies militaires, est pourtant le lot commun de la population Birmane, qu'Ohn Ohn est prêt à accepter pour réaliser son rêve.
Au long de cette conversation je découvre à mon grand regret tout ce que j'avais encore à apprendre. Mais il faut bien partir, ne serait-ce que pour faire passer un message, que les nouvelles technologies, les médias en ligne et les JT télévisés sont encore incapables de transmettre. En effet, vu depuis la Birmanie, il semble que même le très technologique XXIè siècle ne pourra se passer de l'humain pour la transmission des idées.
17:22
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21.05.2010
Simples militantes ou dangereuses mercenaires ? Portrait d’une Dama de Blanco

« Je suis très passionnée. Quand je décide quelque chose, j'y mets tout, ma vie, tout. Et j'ai décidé de lutter pour la liberté de mon époux. C'est ce qui est fondamental. Tout mon temps, tout est consacré à ça. »[1]
Laura a une soixantaine d'années lorsque je la rencontre. Longs cheveux blancs, regard doux, elle parle d'une voix lente et suave. Humble certes, mais fière de son combat, elle me reçoit pleine de dignité, comme ses femmes cubaines que les coups durs de la vie ont forgées. Mais au fond de son regard on décèle également une certaine tristesse, qu'elle s'efforce de retenir même lorsque les larmes lui viennent à la gorge. Elle est la leader des Damas de Blanco, les Dames en Blanc, et en public rien ne transparait d'autre que sa détermination et sa résistance inébranlable face aux injures et aux affronts.
Les Damas de Blanco
Les « Damas de Blanco » est le nom de ce groupe de femmes qui militent pacifiquement pour la libération de leurs époux, fils, frères ou amis proches. La plupart de ceux-ci ont été emprisonnés lors d'une vague d'arrestation d'opposants politiques en mars 2003, rebaptisée « Printemps Noir ». C'est de là qu'est né le mouvement. Mais depuis, de nouvelles arrestations ont eu lieu, et de nouvelles épouses et mères ont rejoint le groupe des Damas de Blanco. Il existe également les « Damas de Apoyo », Dames de Soutien, qui participent aux rassemblements même si aucun de leurs proches n'a été arrêté. Depuis 2003, le nombre de femmes impliquées a fluctué grandement du fait de la répression. Victimes d'intimidations ou de menaces, quelques unes ont décidé d'être plus discrètes et ont cessé de manifester ; d'autres encore ont depuis quitté le pays. De 70 ou 80 femmes certaines années, elles n'étaient qu'une vingtaine à se rassembler régulièrement en 2009.
Les Damas de Blanco se réunissent tous les dimanches à l'église de Santa Rita, sainte « avocate des cas impossibles », dans le quartier de Miramar, près de la célèbre Quinta Avenida[2] de La Havane. Elles y assistent à la messe de dix heures, toutes habillées de blanc. Vers midi commence la « caminata »[3] : les dames partent de l'église les unes derrière les autres, des glaïeuls à la main, marchent le long de l'avenue qui fait face pendant dix à quinze minutes, puis s'arrêtent et crient « ¡Libertad ! » une dizaine de fois. Elles répètent ensuite le même rituel dans le parc qui jouxte l'église. Une fois celui-ci achevé elles repartent en discutant et vont attendre le bus. Sur le chemin, elles rient, parlent fort, et distribuent des glaïeuls aux passants et aux passagers du bus, qui les acceptent avec le sourire. Elles se réunissent ensuite chez la « leader », Laura, pour le début d'après-midi.
Laura, le tournant du Printemps Noir
Le cas de Laura est particulier car pour elle le passage dans la dissidence est brutal et subi. Avant les évènements du 18 mars 2003, elle était toujours restée en dehors de l'opposition et des activités de son époux, Hector, journaliste indépendant et leader du Parti Libéral de Cuba. Elle se consacrait à son travail de professeur et à ses tâches domestiques. Si son mari avait des visiteurs à la maison, elle les servait, s'occupait d'eux, mais se tenait en dehors des conversations. Mais au printemps 2003, Hector est arrêté et condamné à 20 ans de prison. Laura est alors projetée dans l'opposition à son insu par le combat qu'elle est obligée de mener, d'abord pour libérer son mari puis, en association avec d'autres femmes, pour les libérer tous.
« Je considère que pour moi, c'est le jour du procès qui a été fondamental. Ils l'ont emmené le 19, et le 3 avril c'était le procès. Quand j'ai vu le procureur, la salle était pleine de militants du Parti, d'étudiants en droit, de militaires, de la sécurité. De la famille nous n'étions pas plus de deux ou trois. [...] Quand j'ai vu ça, toute cette pièce de théâtre précisément pour inciter toutes les personnes qui étaient là, vraiment je me suis sentie très mal. A partir de là je me suis rendue compte que j'allais me consacrer à lutter pour la liberté de ma famille, de mon époux. Les femmes, nous avons commencé à nous rassembler, c'est comme ça que les Dames en Blanc se sont crées. »[4]
Pour défendre la cause de son mari, elle se bat donc d'abord sur un plan plus personnel : elle s'informe des lois cubaines et cherche la faille. Par exemple l'époux de Laura a été arrêté lors alors qu'il avait 60 ans. Il en a aujourd'hui 67, et est l'un des prisonniers politiques les plus âgés. Etant donné son âge avancé, il devrait effectuer selon la loi une peine plus courte que celle prononcée lors du jugement. Au quotidien, elle se bat également pour dénoncer ses conditions de détention.
« C'est une personne de fort caractère. Ils l'ont même sanctionné dans la prison, il voulait écrire un livre. Les prisonniers m'ont fait passer les pages petit à petit, et la première partie a été publiée, mais la seconde partie, alors qu'il avait déjà écrit dix chapitres, ils l'ont pris [...] Et ils l'ont sanctionné. Ils l'ont dénudé devant les autres prisonniers. Quand j'ai su cela, j'ai fait appel devant le Conseil d'Etat. Quelqu'un m'a reçu...il avait fait un an de prison pas plus. J'ai dit au chef du service à la population qu'il semblait que les militaires de la prison s'étaient trompés, parce qu'ils croyaient qu'ils étaient sur la base navale de Guantanamo ou en Irak, et qu'ils n'étaient pas à Cuba, puisqu'ici on dit qu'il n'y a ni tortures ni humiliations pour les prisonniers, ils semblent qu'ils se soient trompés. Le Conseil d'Etat a dit qu'ils allaient enquêter. Ils n'ont jamais donné de réponse. »[6]
Au-delà du combat personnel, le mouvement apparait surtout comme le moyen collectif le plus efficace pour ces femmes de lutter pour la libération de tous les prisonniers politiques. Les Damas de Blanco sont visibles, et petit à petit gagnent en médiatisation. En tant que leader du mouvement, Laura est présente à toutes les manifestations : elle n'a jamais manqué un dimanche de rassemblement depuis le 30 mars 2003.
« Nous ne manquons jamais au rendez-vous, ni par pluie ni par cyclone, ni rien. Un jour de cyclone nous étions trois, mais nous y étions. Notre objectif c'est qu'il n'y ait pas un dimanche dans cette avenue sans une Dame en Blanc. »[7]
Répression et isolement

Les Damas de Blanco, tout comme les autres groupes dissidents de l'île, sont accusés par les autorités et les militants du Parti d'être des mercenaires à la solde des services secrets américains, ou financés par les anticastristes ultras de Miami.
« Nous, oui nous recevons de l'argent, mais pas de l'argent des Etats-Unis. Nous recevons de la part d'ONG comme "Plantados para la libertad", ils font des salons du livre, de nourriture, et c'est avec cet argent, tous les trois mois 150 pesos. [...] Il y a d'autres organisations, par exemple d'Europe, qui lorsqu'elles viennent pour une visite elles nous laisse un peu d'argent, mais ce n'est pas fixe. »[8]
Pour Laura et pour les autres il n'y a pas de doute quant au but de ces rumeurs sur l'origine de leurs fonds. Il ne s'agit que de propagande qui sert à justifier et à alimenter la répression, et surtout les fréquentes manifestations de haine collective, ces fameux « actos de repudio ».
La vie de Laura a donc changé radicalement depuis ce printemps de 2003. Elle a quitté son travail de professeur de littérature qui lui prenait beaucoup de temps. Ses relations également ont changé. L'isolement, petit à petit, s'est ressenti. Si bien-sûr de nouvelles relations se créent, celles-ci sont toutes liées à son activité de militante. Dans l'ensemble ses anciens élèves la soutiennent, mais les ex-collègues de travail, eux, la saluent de loin. Et surtout, il y a la famille...
« J'ai même eu des problèmes avec des membres de ma famille. Beaucoup. Par exemple des cousins avec qui j'ai été élevée comme frères et sœurs, l'un est médecin, l'autre avocate. La sécurité les a appelés, disant que s'ils me voyaient ils perdraient leur travail. Alors je leur ai dit de ne pas s'inquiéter, que je les aimais toujours, même si je ne les voyais pas, parce qu'ils avaient une famille et qu'ils devaient la nourrir. [...] Et c'est ainsi, la famille se sépare un peu de toi...C'est dur, tu as grandi avec ces gens, tu les aimes, et ils doivent agir comme si tu n'existais pas... Mais bon, c'est le chemin que j'ai choisi, et je vais continuer. Ma vie c'était ma maison, mes élèves...Mais bon, Dieu l'a voulu ainsi. Et on va continuer. »[9]
(Photos: Reuters)
[1] « Yo soy muy apasionada. Cuando yo decido algo, pongo todo, mi alma, mi vida, todo. Y yo decidí luchar por la libertad de mi esposo. Eso es lo fundamental. Todo mi tiempo, todo está dedicado a esto.»
[2] Très belle avenue dans la prolongation du Malecón, et dont le nom n'est pas sans rappeler une célèbre avenue newyorkaise.
[3] « marche », « promenade »
[4] « Yo digo que para mi, fue fundamental el día del juicio. Se lo llevaron el día 19 y el día 3 de Abril fue el juicio. Cuando vi a la fiscal, aquella sala era llena de militantes del partido, de estudiantes de derecho, militares, de la seguridad. De la familia estábamos nada más dos o tres. [...] Cuando yo vi aquello, toda esta obra de teatro precisamente para incentivar a las personas que estaban allí, de verdad que me sentí muy mal. A partir de allí me di cuenta que tenia que dedicarme a luchar por la libertad de mi familia, de mi esposo. Y las mujeres empezamos a unirnos, y así como se hicieron las Damas de Blanco »
[6] « Es una persona de un carácter muy fuerte. Incluso lo sancionaron porque adentro de la prisión, quería escribir un libro. Los presos poco a poco me hicieron llegar página a página, y se publicó la primera parte, pero la secunda parte, cuando ya había escrito diez capítulos de la secunda parte, le cogieron [...] Y lo sancionaron. Lo desnudaron delante de los demás presos. Cuando yo conocí esta situación, apelé al Consejo de Estado. Me atendió alguien...tenía un año de cárcel nada mas. El jefe de atención a la población, se lo dije que parecía que los militares de la prisión de la pendiente se habían equivocado, porque creían que estaban en la base naval de Guantánamo o en Irak, y que no estaban en Cuba, porque aquí plantean que no hay torturas ni humillaciones para los presos, parece que se habían equivocado. El Consejo de Estado dijo que iban a investigar. Nunca han dado respuesta.»
[7] «Nunca faltamos, ni por ciclón, ni por lluvia, ni nada. Con ciclón hemos ido tres, pero hemos ido. Tenemos como meta que nunca haya un Domingo en esta avenida sin que haya una Dama de Blanco.»
[8] « Nosotros, sí recibimos dinero, pero no del dinero de Estados-Unidos. Recibimos de ONG como "Plantados para la libertad", hacen ferias de libro, de comida, y con este dinero es con los que ellos, cada tres meses 150 pesos. [...] Hay otras organizaciones, por ejemplo de Europa, que cuando vienen para una visita nos dan algún dinero, pero eso no es fijo.»
[9] «He tenido problemas incluso con mis familiares. Muchos. Por ejemplo, primos que nos criamos juntos como hermanos, uno es médico, otra es abogada. La seguridad los llamó, decía que si me veían iban a perder su trabajo. Entonces yo se les dije que no se preocupen, que yo les sigo queriendo, aunque no los vea, porque ellos tienen familia y tienen que mantenerla. [...] Entonces es así, la familia que se separa un poco de ti...Es duro, tu te has criado con las personas, que tu las quieres, y ellos tienen que actuar como si tu no existieras...Pero bueno, es el camino que he escogido, y voy a seguir adelante. Lo mío era mi casa, mis alumnos... Pero bueno, Dios lo quiso así. Y seguiremos adelante. »
18:58
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25.04.2010
Che Guevara, salsa et mojitos

« Ne te laisse pas tromper par ce qu’ils vont te dire. Il y a beaucoup de choses qui ne paraissent pas dans les journaux, à la télévision. Les gens ont une image qui n’est pas la réalité. […] Ne te laisse plus jamais tromper s’il te plaît par ce qu’on va te dire, tout est chimères. Va dans les rues, marche. »[1]
Vladimir, un conducteur de vélos-taxis
A Cuba, celui ou celle qui parle espagnol se rend vite compte d’une chose : les cubains parlent beaucoup. A celui qui les écoute s’offre un interminable flot, un flot paradoxal entre l’interminable complainte et la célébration des beautés que leur offre l’île merveilleuse.
J’ai entendu un millier d’histoires, des petites et des grandes, des individuelles et des familiales, des histoires vraies, d’autres plus romancées. A celui qui tend son oreille, l’homme ou la femme désireux de parler offre bien plus qu’une réponse, il se livre. Moi, auditrice de ces vies, ai été pendant une heure ou plusieurs le réceptacle d’un fleuve de doléances, le témoin d’une pièce que beaucoup préfèrent ignorer. Pourtant ils sont nombreux les étrangers venus de leurs contrées lointaines qui se sont succédés sur les vélos-taxis (vélos arrangés en taxi à deux places, tractés à la force des mollets), dans les musées, dans les maisons d’hôtes et dans les paladares (petits restaurants privés). Mais pour la plupart, ils passent et s’effacent dans les souvenirs. Or moi qui restais longtemps, pas seulement pour voir du pays mais pour connaître ceux qui y vivent, je me suis transformée dans les yeux de mes interlocuteurs comme le colis « FEDEX » qui allait distribuer au monde les feuillets de leurs vies. D’autant plus précieuse donc, que ce monde extérieur est inaccessible. Il est, pour les gens que j’ai croisés, une construction mentale bâtie sur les images laissées par les touristes, l’éducation scolaire, la télévision et la rubrique internationale du Granma, principal quotidien de l’île.
Paradoxalement, les premiers à me donner l’idée de ce besoin de parler ne sont pas les dissidents, mais ces fameux conducteurs de vélos-taxis. J’ai, avec quelques uns d’entre eux, de longues conversations. Les conducteurs de vélos-taxis qui n’ont pu obtenir de licence (ce qui est le cas de la majorité) vivent d’une activité illégale, bien que tolérée à certains égards : en effet, ils dominent le paysage du centre de La Havane. Ils sont partout, dans toutes les rues et à tous les carrefours…ou presque car en réalité il existe une délimitation bien précise et connue de tous des zones où ils s’exposent à plus de risques : les rues les plus touristiques et les mieux entretenues leur sont interdites. Là, la propreté et le bon état des ruelles offrent un contraste frappant avec le quartier adjacent de Centro Habana, quelques centaines de mètres à l’ouest.

Alberto est conducteur de vélos-taxis depuis 15 ans, il a quarante ans et vit dans un petit appartement poussiéreux de Vieja Habana, avec sa mère et ses deux frères. Poussiéreux est d’ailleurs peu dire, là on est presque au stade de la ruine. Ca ressemble à un grand grenier sur deux étages dans lequel on aurait entassé des vieux meubles et quelques vieilles chaises défoncées. Un vieux poster du Che trône dans le « salon » au-dessus du téléviseur, à ses côtés une photo d’Hugo Chávez. Contraste encore une fois frappant avec le quartier dans lequel est situé l’appartement, quartier touristique l’un des plus entretenus et les plus lisses de la ville. La façade extérieure du bâtiment ne laisse pas présager du chaos derrière les murs.
« Cuba es la prisión más grande del mundo »
Alberto n’est pas un opposant politique, mais tout en lui transpire l’opposition : la haine qui habite ses paroles, la violence avec laquelle il se met parfois à parler, à crier, se levant presque, celle avec laquelle il intime à sa mère de se taire quand celle-ci dit avoir peur que les voisins entendent. Alberto a toujours été un « délinquant » économique. Ayant dû abandonner les études pour subvenir aux besoins de sa famille –son père est parti en laissant la mère et ses quatre enfant-, il a vécu de petits trafics : trafics de cigares, de langoustes, de bœuf. Il a vécu de nombreuses années en prison, d’abord à 17 ans pour avoir tenté de quitter l’île sur une embarcation de fortune, puis plus tard à cause de ses activités économiques illégales. De tous les cubains que j’ai connus et qui ont fait de la prison, il est le seul à me parler ouvertement des conditions dans lesquelles il a vécu là-bas : la nourriture infecte, le froid, le manque de lits- « trois lits pour seize hommes ! Fais le calcul ! »-, et les nuits passées à dormir par terre le dos contre le mur, par peur des viols, parce qu’il était un jeune homme, et qu’il était beau.
Au fil de nos rencontres, Alberto s’accroche à l’élément extérieur que je suis pour lui et avec lequel il peut parler, comme si j’étais une bouteille jetée à la mer. Après plusieurs heures passées dans ce salon miteux, je suis devenue un membre de la famille. Lorsque je reviens les jours suivants, on me fait visiter l’appartement insalubre, on me propose d’y rester au lieu de payer une chambre chez l’habitant. Je pourrais dormir dans la chambre d’Alberto et lui dormirait dans le salon, avec sa mère et son frère. Ils n’ont rien, mais ils me l’offrent. La mère d’Alberto me dit qu’elle me considère déjà comme sa fille, et m’invite à déjeuner quand je veux pour que nous discutions. Il y a un triste désespoir dans cette façon de s’attacher à moi, et même si peut-être espèrent-ils que je leur apporte quelque chose à terme, une voie de sortie vers une autre vie, jamais ils ne me demandent quoi que ce soit, et leur générosité est visiblement sans contrepartie. Mais les mots sont là, ils ont été dits. Pour Alberto, Cuba n’est pas ce qu’on nous montre : «Cuba est la plus grande prison du monde, comme disait une de mes tantes. Comme tu le vois, ici tout est fermé ».
Et ce n'est pas le dernier à me le dire. A plusieurs reprises je découvre dans le discours des cubains, dissidents ou non, l'existence de cette dualité problématique: entre "ce que l'on voit" et "ce qui se vit". Depuis l'extérieur versus depuis l'intérieur. Contradiction insupportable: "Tu vis dans le monstre et tu connais ses entrailles" ajoute Vladimir, conducteur de vélos-taxis lui aussi. Depuis des années -et d'autant plus depuis la chute de l'empire soviétique- l'attente, la désillusion et l'individualisation ont rendu l'équilibre plus fragile au sein de la société. Certains cubains commencent à s'en plaindre. Bien-sûr l'image rassurante de Fidel et de tous les symboles qu'il incarne semble pour l'instant continuer à trôner au-dessus du chaos. Mais la pauvreté, l'absence de perspectives économiques et d'évolutions positives en ce qui concerne les libertés individuelles et civiles alimentent jour après jour une frustration latente, qui tôt ou tard s'exprime.
La parole dissidente a pour vocation de dénoncer la contradiction dont je viens de faire état, et par là même se voudrait parole du peuple. Mais cela n'est pas évident et le peuple lui-même ne reconnaît pas nécessairement les dissidents comme étant ces représentants. Et puis, la répression est réelle, j'y reviendrai. Non seulement l'action répressive des autorités ralentit le travail des opposants, mais elle affecte également leur confiance à travers un effort constant de stigmatisation. Finalement les dissidents, condamnés à demeurer sur l'île, sentent qu'ils doivent parler mais ils ont du mal le faire. Ils sentent qu'ils doivent, car existe cette contradiction insupportable qu'il est nécessaire de dénoncer. Mais ils ont du mal à le faire car leur voix est atténuée par des vents contraires.
[1] « No te engañes con las cosas que te van a decir. Hay muchas cosas que no salen en los periódicos, en la televisión. La gente, tienen una imagen que no es la realidad. […] No te dejes engañar nunca más por favor de lo que te pueden decir, todo es fantasía. Ve por las calles, camina. »
17:08
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23.04.2010
La voix des dissidents
Je choisis de commencer ce blog par un premier cycle, qui est celui de l’engagement politique en régime autoritaire, première forme d’engagement à laquelle je me suis frottée avant d’y prendre goût. Mais pas n’importe quel militantisme, pas celui des manifestations parisiennes du samedi après-midi entre République et Hôtel-de-Ville (attention je ne critique en rien ces manifestations, j’y vais moi-même). Non, là il s’agit d’un engagement que nous n’avons pas besoin d’imaginer, car en restant en France nous n’aurons jamais à le vivre. Il s’agit de l’engagement total, celui qui implique le risque d’une perte véritable, que ce soit la perte de son travail, de personnes proches, de sa liberté, voire de son intégrité physique.
Ainsi, ma première rencontre véritable avec le monde de l’engagement (j’entends donc par véritable ma découverte d’un engagement total, celui qui implique toute la personne, et parfois le plus clair de son temps. Non que les autres formes d’engagement soient moins valables, mais elles n’imprègnent pas autant l’identité de la personne engagée), s’est faite à l’occasion d’un terrain à Cuba pour la rédaction de mon mémoire de Master. Partie là-bas pour étudier les travailleurs du secteur informel, les vendeurs ambulants et les chauffeurs non déclarés de vélos-taxis, je me suis finalement échouée (après bien des tours et détours sinueux dont j’épargne les détails) dans la toile serrée et oh combien passionnante de la « dissidence ». Par dissidence, il faut comprendre « opposition » : au régime, au système, à ceux qui le dirigent. Mais les voix trop critiques n’étant pas tolérée dans l’île, tout opposant se convertit de fait en dissident.
La dissidence cubaine est un imbroglio de groupes, d’activités, de mouvements, de personnes seules. On y trouve des journalistes, des avocats, des médecins, des syndicalistes, des membres de partis politiques, des bibliothécaires, des professeurs, de simples travailleurs « défenseurs des droits de l’homme », ainsi qu’ils se nomment. Ils ont en commun d’avoir dit ou fait quelque chose qui n’a pas été toléré par le régime. Beaucoup ont fait de la prison, tous ont perdu leur travail (sauf bien entendu s’il s’agissait déjà d’une activité illégale, dans ce cas bien souvent ils la continuent, tout simplement). Au cours de mon séjour j’ai rencontré plusieurs de ces personnes, et je n’en ai pourtant rencontré qu’une infime partie. Le monde de la dissidence est au moins aussi complexe que le tableau de la politique française. Même si bien-sûr les dissidents sont bien moins nombreux, qu’ils ont bien moins de partisans, de reconnaissance et de moyens. Mais ils ont une chose que les autres politiques ont tendance à perdre en chemin : ils ont des idéaux.
Les dissidents cubains sont mal connus, car il est difficile pour un observateur étranger de les côtoyer sur le long terme. On parle d’eux, tout le monde peut parler d’eux : les universitaires, les diplomates, les exilés cubains, les journalistes, etc. Et moi-même je ne m’épargne pas, et je ne prétends pas les connaître mieux que les autres. Toutefois il me semble que l’effort que j’ai mené pour les comprendre s’est fait dans une direction qui jusque là n’avait pas été considérée. Car on les connaît quelques fois par leurs travaux ou leur rayonnement médiatique (Yoani Sánchez en est un exemple) et quelques interviews ont pu être glanées ici et là. Mais on les connaît le plus souvent sous l’angle politique, et uniquement politique. On en parle parce qu’on parle de Fidel, du régime, et donc de ses opposants. Parce qu’on parle de grèves de la faim et de manifestations, de rencontres diplomatiques au sommet et d’un embargo historique. Mais que se passe-t-il entre la mort d’Orlando Zapata[1] et la manifestation des Dames en Blanc[2] ? Que se passe-t-il entre l’emprisonnement de l’un d’eux et la libération d’un autre, deux évènements qui paraîtront dans les journaux ? Cessent-ils d’exister et de s’opposer lorsqu’on ne les voit pas ? Comme tous les militants anonymes, ils sont là et continuent leur travail même à l’ombre des projecteurs.
C’est pourquoi sur place, une fois empêtrée dans cette dissidence dont on ne sort pas facilement (dont on ne veut pas sortir), la question que je me suis posée et à laquelle j’ai cherché à répondre, est celle-ci: qui sont les dissidents ? J’ai voulu savoir qui ils étaient au-delà de l’étiquette qu’on leur colle depuis l’extérieur. Qui sont les hommes et les femmes qui se cachent derrière ses actes d’opposition politique ? Qui sont les individus derrière les militants ?
Ainsi, il ne s’agissait pas de questionner en priorité le rôle politique de la dissidence, ni de savoir si oui ou non elle était réellement un embryon de société civile, si elle peut amener la démocratie demain ou si elle pourrait prendre la relève un jour. Je n’étais pas non plus intéressée, du moins pas à ce moment précis, par son potentiel révolutionnaire, sa capacité à soulever un mouvement social, ou bien les limites qui l’empêchaient d’être à la source d’une autre « Révolution » (ces questions je me les suis tout de même posées, et aujourd’hui je crois connaître une partie des réponses, mais ce n’est pas l’objet de ce blog pour l’instant, j’y reviendrai peut-être plus tard). Les questions principales que je me suis posée sur place sont donc bien plus simples : Qui sont les dissidents ? D’où viennent-ils ? Pourquoi sont-ils là ? Que pensent-ils de leur pays et de son avenir? Que font-ils ? Comment ? Que ne font-ils pas ? Pourquoi ?
Et finalement en répondant à ces questions, on comprend aussi mieux comment des personnes ordinaires, parce que toutes différentes les unes des autres, en sont arrivées là : à l’engagement total. Décrypter le monde de l’engagement est un travail qui se fait en partie par la connaissance des habitants de ce monde. C’est ce que j’aimerais faire ici, petit à petit : dresser le portrait de ceux qui s’engagent, politiquement ou socialement, recueillir leur témoignage, leur redonner leur voix. Car il est difficile pour nous, occidentaux, de ne pas parler pour les autres, même lorsque c’est pour les aider, croyons-nous. Ici j’essaierai donc du mieux que je peux (et ce n’est pas facile) d’exposer plutôt que d’interpréter, et de m’effacer parfois derrière les paroles de mes interlocuteurs. Car je me suis rendue compte bien souvent à les entendre qu’il n’y avait pas d’interprétation possible ou d’analyse qui donne de la profondeur à leurs paroles. Tout est là, il n’y a rien à ajouter.
[1] Dissident cubain mort en prison le 23 Février 2010, suite à une grève de la faim de plus de 80 jours, pour manifester contre ses conditions de détention. L’évènement a suscité de nombreuses réactions dans le monde et a été couvert par la presse mondiale.
[2] Groupe de femmes cubaines qui manifestent régulièrement pour la libération de prisonniers politiques, leurs époux, pères, fils, frères, etc. En mars 2010, leur manifestation dans le centre de La Havane a donné lieu à des arrestations musclées, assez largement couvertes par les médias internationaux.
18:06
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