12.01.2011

Hommage à un ami cubain qui aurait dû survivre à Fidel Castro

José Ramón Abalo Pérez.jpgL'appartement d'Abalo, au numéro 509 de la rue Virtudes, dans le centre de La Havane, est un agréable capharnaüm. Carrefour inévitable de rencontres entre opposants, ici les gens passent, restent parfois, pour prendre un café, fumer un cigare. Pour atteindre l'appartement, il faut monter deux étages puis suivre un étroit couloir en extérieur. Au fond, la porte est toujours ouverte. On entre alors dans le salon, qui comporte une table de cuisine contre un mur, une petite table basse recouverte de vieilles revues, une bibliothèque, la bibliothèque Henry Reeve, remplie d'ouvrages de psychologie, de philosophie, d'histoire, de littérature classique cubaine, espagnole, latino-américaine, allemande, française. Sur la table de la cuisine, au milieu d'une myriade d'appareils électroniques, une vieille radio attend d'être réparée. Meublent la pièce un canapé troué, une chaise sans dossier, un fauteuil à bascule et des cendriers dans chaque recoin. Le mur en face de l'entrée est recouvert de plusieurs horloges, dont une seule fonctionne, la collection personnelle d'Abalo. Des photos également, d'amis opposants, des enfants, le poster d'une campagne contre le sida, un autre pour la paix et des affiches avec des slogans d'opposition : « Yo no coopero con la dictadura »[1]. Un vieux chien est toujours couché dans un fauteuil ou par terre dans un coin du salon, sauf lorsqu'il se lève pour faire la fête aux visiteurs et leur lécher les jambes, en leur laissant au passage quelques puces. Il est à l'image de cet appartement, crasseux et décharné, mais accueillant. Abalo, hôte des lieux,  accueille tous et toutes dans ce vieux salon, leur propose un siège, offre du café et des cigarettes.

A soixante-dix ans, Abalo en paraît dix de plus quand je fais sa rencontre, en mars 2009. Les cheveux et les ongles sales, les yeux rougis par l'alcool, la peau ravinée par les ans et le tabac, il porte invariablement le même t-shirt taché et le même short troué, marchant pied-nus la plupart du temps.

D'après Robertico, son ami et fils adoptif, les deux ans et demi de geôle somalienne ont durement marqué l'esprit du vieil homme. Difficile parfois de démêler dans ses paroles le vrai du faux. Abalo fait parfois preuve d'une grande clarté d'esprit et d'une érudition impressionnante, pour ensuite se perdre dans des illusions grotesques, racontant par exemple qu'il est un ami intime d'Angela Merkel. Il emmêle quelques fois ce qu'il lit et ce qu'il a vécu, donnant à son discours un côté bien souvent fantasque. Pourtant, on devine sous les cicatrices un esprit vif et une grande intelligence, une immense mémoire, et surtout une générosité sans précédent, qui le font aujourd'hui durement regretter.

Avalo el 23 de diciembre del 2010 IMG_0284.jpgAbalo est mort le 7 janvier 2011, à soixante-douze ans, d'une tumeur de la gorge. Il était un père de l'opposition cubaine, amoureux de Martí, il aurait rêvé de voir Cuba libre, et Castro mourir avant lui. En hommage à cet homme, je transcris ci-dessous notre entretien du 17 mars 2009, chez lui. Il ne m'était pas nécessaire (ni vraiment possible) de poser beaucoup de questions. Je retranscris donc les paroles presque intactes, dans toute leur confusion, si caractéristique de l'homme qui les profère.

« Quand j'étais au Lycée, j'ai fait un concours d'histoire universelle sur la France, et j'ai été invité par le gouvernement français en 1958. La vie de Robespierre, Fouchet, Napoléon, Joséphine, Charles de Gaulle, Emile Zola avec le procès Dreyfus. J'ai toujours aimé la France. Bon excusez-moi, on va commencer, mais c'était pour vous dire que j'aime la France. Et j'ai gagné ! 100 points exactement ! Depuis l'embassade m'invite toujours de temps en temps.

J'ai été prisonnier il y a peu. Ils m'ont frappé. Parce que nous avons fondé une agence ici. Tu as un appareil photo ? Prends des photos ! C'est ici le siège de l'agence, modeste. Je suis modeste, mais ici c'est ta maison. Ici, on donnait des cours. De philosophie, de mathématiques, de sciences, de physique, d'anglais, d'allemand, de français, d'espagnol, de latin. Les professeurs venaient ici. Mais maintenant ils sont tous prisonniers, sauf moi. Ils purgent 20, 25 ans...

Ah oui ! Mon nom c'est Abalo, José Abalo Pérez. Roberto de Jésus Guerra vit ici, pour l'instant il est à Camaguey. C'est comme un fils pour moi, un journaliste excellent, le directeur de cette agence. Il rentre ce soir. Viens le voir demain ! En ce moment il y a beaucoup à faire, il y a des problèmes avec les Dames en Blanc.

Moi ils m'ont arrêté, ils ne me laissent plus voir mon petit-fils. Trois patrouilles pour venir chercher un homme de soixante-dix ans...

Mon grand-père c'est lui qui a affamé Fidel Castro. Ma mère a dû s'exiler, à soixante ans. Et ensuite j'ai dû m'exiler moi aussi, deux fois aux Etats-Unis, j'ai vu mon frère qui travaille pour la Radio Marti, il est journaliste là-bas. Du coup ils m'ont interviewé.

Et donc quand ma femme est morte, ils nous ont donné le visa. Ma femme, la mère de mes enfants, j'ai dû la veiller ici parce qu'ils ne m'ont pas laissé sortir pour l'enterrement. Je n'ai pas pu aller à l'enterrement ! Elle s'appelle Marta Inés Martínez Barrinat. La mère de tous les prisonniers ici à Cuba. Ils ont peur de moi.

Plus de 100 000 jeunes sont prisonniers. Ici à Cuba il y avait 27 prisons. Aujourd'hui plus de 200.

Ce matelas je l'ai fait hier. On apprend à se débrouiller. Je ne l'ai pas acheté, j'ai trouvé des choses dans la rue.

Quand tu auras le temps, il faut que tu lises Nana d'Emile Zola, une vraie merveille !

Fidel Abalo junto a periodistas de Hablemos Press DSCF0898.jpgest un terroriste. Ils ont fusillé des jeunes de 15 ans. Ils en ont tué un pour une goyave, il est entré sur un champ pour prendre une goyave, et les gardes, les communistes, ils l'ont tué, ils l'ont fusillé. C'était dans l'Est de Cuba. Moi je suis déjà vieux, mais je souffre de voir qu'il y a toujours plus de policiers, et de plus en plus corrompus, parce que le gouvernement est plus corrompu. Fidel est un des dix plus grands millionnaires de ce monde. Moi j'ai eu des problèmes, j'ai été prisonnier en Somalie 37 mois. En Somalie.

Ma femme est morte il y a cinq mois, la mère de mes enfants. On est allés à la pharmacie, mais les médicaments sont trop chers. Il n'y a pas de médecins ici, c'est un mensonge ! Tous les médecins sont au Venezuela ! Et c'est comme ça, qu'est-ce qu'on peut faire ? Ma femme allait de plus en plus mal, ici il y avait Robertico, sa femme. On est allés voir le médecin mais il n'y avait pas de médecin. Pas une infirmière. On est allés à l'hôpital et il y avait une jeune fille, une guatémaltèque en quatrième année de médecine, c'est elle qui est venue ici. Et puis le Docteur Darsi Ferrer[2], un médecin exceptionnel. Il a dit « Ecoute Martica, il n'y a pas d'autre choix, il faut acheter le médicament ». Alors je suis allé l'acheter. 27 dollars! J'ai pris une montre à moi qui m'avait coûté 130 dollars et j'ai dit au type « donne-moi 50 dollars pour ça » et j'ai pu acheter le médicament. Je l'achète, et à cinq heures de l'après-midi elle décède. Robertico a appelé, pour diffuser la nouvelle, parce que ma femme était très appréciée de toutes les ambassades. Le cimetière était plein ! Robertico a pu y aller. Ils ont laissé ma femme mourir ici. A l'enterrement, il y avait plus de membres de la police secrète que d'entre nous. Quand nous arrivons au cimetière, ils ne m'ont pas laissé entrer, ils m'ont dit que je ne devais pas quitter mon domicile. Ils ne m'ont pas laissé aller au cimetière. C'est un crime ça...

Quand la Révolution a commencé, oui j'avais de l'espoir. J'ai lutté, j'avais 15 ans. Ma famille était bien éduquée, j'ai passé mon bac, tout. Les deux premières années j'y croyais...parce que Batista était le parrain de Raúl. On avait de l'espoir. En 1961, je me suis rendu compte, ma famille aussi, mais on a continué à espérer. J'ai commencé à travailler comme ingénieur, on travaillait dur parce qu'on avait tout à rattraper dans ce domaine, en ingénierie civile. Ils ont voulu m'embaucher pour la sécurité de l'Etat, mais j'ai refusé.

Il faut voir le monde tel qu'il est : ils ont peur de nous parce que nous leur disons la vérité. Dans mon cas, ils me respectent parce que je suis connu, dans le monde entier.

Tu vois, 90% de ce qu'ils disent sur la Révolution est faux. Les principaux personnages ont été fusillés. Beaucoup de choses ont été supprimées de l'histoire. Ce ne sont pas des communistes qui ont fait la Révolution, ce sont des bourgeois. Et beaucoup de communistes ont quitté ce pays. Les hommes illustres qui voulaient faire quelque chose ici n'étaient ni pour Batista, ni pour Castro, ils étaient pour Martí, les idéaux de Martí. Fidel a trahi la Révolution. Che Guevara est un assassin. Il a assassiné des milliers de personnes, un personnage répugnant.

25 000 jeunes ont voulu quitter Cuba, j'ai les chiffres. Et qu'est-ce qu'ils ont fait ces gamins ? Ils se sont noyés, ou on les a fusillés. Trois jeunes de 15 ans, 17 ans et 19 ans, ils les ont fusillés.

Moi, je ramassais des bouteilles dans la rue pour pouvoir manger, je n'ai pas honte de le dire. L'explosion est là, tout près. Il y a eu une grève à Santa Clara, pour un prisonnier, les gens sont sortis dans la rue. Il y en a qui n'ont pas peur, comme en 1994 et tous ces gens qui sont descendus dans la rue ! On distribue des papiers dans la rue la nuit, qu'ils nous envoient de l'extérieur.

0022.jpgMoi, je devrais être à la retraite, pas à balayer les rues jour et nuit. Je dois travailler, pour la liberté de ces gens-là. »

 

 


[1] « Moi je ne coopère pas avec la dictature »

[2] Darsi Ferrer est médecin, journaliste et opposant. Il ne peut plus pratiquer officiellement mais continue d'intervenir auprès de ceux qui le demandent. Il a passé plusieurs mois en prison en 2010, sans procès

 

04.09.2010

Ohn Ohn, dernière rencontre avant le départ

 

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Nous sommes vendredi soir. Il est 21 heures et demain je pars. Je quitte Phang Nga et je quitte mes collègues birmans, ceux qui, malgré les barrières de langage parfois tenaces, sont devenus pour moi  la base d'un quotidien rassurant. Tous n'ont pas été loquaces ni facilement accessibles, que ce soit le fait de leur anglais maladroit, ou celui d'une simple pudeur. C'était, il me semble, le cas d'Ohn Ohn, qui partageait mon bureau sans que nous n'échangions rien de plus que des mails professionnels et des sourires sincères. Or ce soir-là, est-ce l'obscurité ou mon départ imminent qui l'ont poussé à la confidence ? Toujours est-il qu'il aura suffi de cette seule discussion, d'une heure, peut-être deux, pour justifier à mes yeux l'ensemble de mon séjour.

Ohn Ohn est Birman et travaille à Grassroots comme webmaster depuis 2005, au lendemain du Tsunami, alors que l'organisation déménageait tout juste vers le Sud pour s'occuper des sinistrés Birmans. Avant cela, il travaillait pour une autre organisation, Worldvision, dans la même région de Thaïlande. D'après lui, on s'y occupait surtout de prévention et de santé, pour les Thaïlandais comme pour les migrants, mais pas de droits de l'homme ni de politique, thèmes qui manquaient à Ohn Ohn. Lorsqu'il découvre Grassroots, pour lui sa décision est donc claire : rejoindre l'organisation et travailler dans la perspective d'aider ses compatriotes. A Grassroots, il commence par travailler dans l'équipe de santé, ainsi qu'il le faisait à Wordlvision. Mais il est passionné d'informatique et petit à petit en fait sa spécialité, Htoo Chit (son directeur exécutif) l'envoyant à des séminaires de formations à Mae Sot, dans le Nord.

C'est aujourd'hui Ohn Ohn qui s'occupe du site internet de l'organisation, qui gère sa triple interface en langues Birmane, Thaïlandaise et Anglaise. C'est lui qui gère les problèmes informatiques fréquents dus à un matériel parfois trop vieux, souvent généreusement donné, mais rarement acquis de la meilleure qualité. Les coupures internet sont fréquentes et les imprimantes capricieuses. Ohn Ohn voudrait également prendre des cours d'anglais, mais entre le travail de la journée, les cours de conduite qu'il donne le week-end au personnel de l'organisation pour combler le manque de conducteurs, et bien-sûr les soins qu'il ne peut manquer de consacrer à sa jeune femme enceinte, il lui manque le temps pour le faire.

Ohn Ohn, comme la plupart des exilés Birmans qui travaillent à Grassroots, a un rêve de retour: il veut rentrer en Birmanie et enseigner l'informatique aux nouvelles générations et à tous ceux qui peuvent en bénéficier. « This is my dream », me répète-t-il à plusieurs reprises avec un sourire ravi. « C'est mon rêve », répète-t-il, à la façon d'un enfant qui avouerait que son rêve est d'intégrer l'équipe nationale de football, avec le sourire malicieux de quelqu'un qui viendrait de révéler une ambition secrète. Il ne s'agit plus de politique, il ne s'agit pas de combat. Il n'y a ni colère, ni rancœur dans ses explications, il s'agit de son rêve, tout simplement. Rentrer en Birmanie avec sa femme, revoir ses parents et son frère, enseigner. Permettre à la relève de savoir se servir d'un ordinateur, avoir accès à l'information, la diffuser.

Pour le volontaire étranger, c'est d'abord attendrissant. On ne peut s'empêcher d'y voir cette espèce d'innocence que l'on attribue trop facilement aux peuples asiatiques, qui contraste incontestablement avec nos mentalités méfiantes et désabusées. Vu de France, il y a dans la façon de parler de cet homme de 30 ans un abandon touchant, une innocence voire de la naïveté. Sauf qu'il s'agit ici du projet le plus sérieux et le plus grave qu'il m'ait jamais été donné d'entendre, bien loin des perspectives de carrière de la plupart de mes compatriotes. Rentrer en Birmanie pour Ohn Ohn, c'est d'abord risquer la prison sans procès pour accomplir son rêve, que quelques instants plus tôt, je trouvais attendrissant. Et s'il n'y avait que la prison, on pourrait presque en appeler au hasard, mais les difficultés qui l'attendent sont bien plus systématiques, quotidiennes.

Prenons cet exemple qui nous semble évident : l'informatique est un bien essentiel pour l'accès aux connaissances de la population Birmane. Mais, me dit Ohn Ohn avec simplicité, encore faut-il qu'il y ait l'électricité. Or cette dernière est rationnée, et on ne peut demander aux foyers d'avoir à choisir entre brancher l'ordinateur et avoir la lumière. Et pourtant c'est ainsi. Le courant électrique n'est de toute façon pas suffisant à charger une batterie de PC, à moins de l'y laisser nuits et jours, et d'y sacrifier le reste de l'électroménager. La pénurie, ne nous y méprenons pas, n'est pas qu'une question de pauvreté, elle est un choix politique, car le pays déborde de ressources naturelles, à la base d'un commerce florissant, en particulier avec son voisin chinois.

Donc, le manque d'électricité n'affecte pas les seuls utilisateurs d'informatique, mais bien la population dans son ensemble, ajoute San Sy, une Birmane de l'organisation qui travaille en finance et a rejoint notre conversation. Les rues sont plongées dans l'obscurité dès la fin du jour, pour dissuader les gens de se rencontrer le soir. La nuit, vous trouvant marchant seul dans l'obscurité, vous êtes susceptibles d'arrestation. Pour quel motif ? Vous marchiez seul dans l'obscurité. Cette légalité absurde, orale et ponctuelle, qui vogue au gré des envies militaires, est pourtant le lot commun de la population Birmane, qu'Ohn Ohn est prêt à accepter pour réaliser son rêve.

Au long de cette conversation je découvre à mon grand regret tout ce que j'avais encore à apprendre. Mais il faut bien partir, ne serait-ce que pour faire passer un message, que les nouvelles technologies, les médias en ligne et les JT télévisés sont encore incapables de transmettre. En effet, vu depuis la Birmanie, il semble que même le très technologique XXIè siècle ne pourra se passer de l'humain pour la transmission des idées.

 

16.06.2010

En Thaïlande, les jeunes Birmans aussi ont désormais le droit à l'éducation

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Aung Min[1] a une vingtaine d'années, peut-être 21 ou 22 ans. Il a quitté la Birmanie peu après avoir terminé le lycée, et a d'abord travaillé en tant que volontaire dans les camps de réfugiés frontaliers de Mae Sot, au nord de la Thaïlande. Sa famille est restée sur place. Difficile d'apprendre beaucoup à ce sujet, il livre ses informations au compte-goutte. Il a deux sœurs plus âgées que lui, a eu quatre frères, mais tous sont décédés, j'ignore comment. Avant d'arriver en Thaïlande, il ne connaissait rien à la situation politique de la Birmanie, me dit-il en riant. Les droits de l'homme, Aung San Suu Kyi, les élections libres, les camps de réfugiés...tout cela n'existait pas pour l'adolescent et le jeune adulte qu'il était de l'autre côté de la frontière. Passer en Thaïlande, c'est traverser le miroir. Du côté Birman c'est une vitre opaque, fermée sur le monde, où ni You Tube ni Facebook ne signifient un libre accès à l'information globale pour les jeunes, où la presse est muselée, étroitement contrôlée par le Bureau de la censure militaire, et où des groupes de hip hop doivent passer la frontière pour chanter leur contestation, car en Birmanie ils risqueraient jusqu'à quelques 30 années de prison (voir l'exemple du groupe GW http://www.globalpost.com/dispatch/asia/100511/myanmar-ge...).

Après quelques mois dans le Nord, Aung Min a décidé de se rendre dans l'autre région de Thaïlande à forte concentration de population birmane : la province de Phang Nga. Il a travaillé comme stagiaire pendant quatre mois avant d'être engagé par Grassroots HRE. Aujourd'hui, Aung Min gagne 4500 bahts par moi (environ 114 euros), en tant que professeur de Mathématiques pour les élèves birmans de sixième et septième cycle (entre 12 et 13 ans) du centre éducatif baptisé « Youth Outreach ». Il dispense une quinzaine d'heures de cours par semaine aux quelques 22 étudiants, les seuls de toute la communauté Birmane de la région de Phang Nga à atteindre ce stade d'éducation, sur une population totale d'au moins 100 000 migrants. Le reste du temps, Aung Min, accompagne et aide l'équipe dans les différentes activités de l'ONG qui concernent l'éducation : organisation de spectacles par les plus jeunes, sorties collectives, rencontres inter-communautés entre les jeunes Birmans et leurs petits voisins Thaïlandais, compétition sportives, etc. Il est également mon guide les premiers jours, car il parle bien anglais et a du temps en dehors de ses heures de travail.

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Une éducation à deux vitesses

 

Le réseau éducatif mis en place par Grassroots HRE comporte deux crèches, huit écoles primaires et le Youth Outreach, créé tout récemment pour les élèves les plus méritants et les plus motivés.

 

Les écoles primaires, tout comme les deux crèches, me paraissent d'abord manquer cruellement de moyens, et l'éducation ne semble pas dispensée dans les meilleures conditions.  Les professeurs ne sont pas assez nombreux et gèrent deux, voire trois classes en même temps. Les classes ne sont d'ailleurs pas toujours formellement séparées, certaines sont espacées seulement de quelques mètres. Une ou deux écoles disposent de tables et de chaises, mais dans les autres les élèves sont assis par terre et écrivent sur des bancs.

 

L'impression qui domine lorsque nous visitons les différents centres, outre l'accueil extrêmement chaleureux offert par les enfants qui nous accueillent de « Mingalaba » enjoués et de regards remplis de curiosité, est celle d'un certain chaos. Difficile en effet pour les quelques professeurs d'imposer le calme aux trop nombreux élèves. Les enfants qui ne sont pas en train d'écrire courent d'un bout à l'autre, certains sont couchés par terre, d'autres s'amusent à se battre. Dans la crèche, même impression d'agitation permanente, mais plus bruyante encore. Cinquante enfants de deux à cinq ans sont « encadrés » par deux femmes. L'une a une soixantaine d'années, l'autre un peu plus de vingt ans. Les petits parlent, hurlent, courent en tous sens, se battent, se couchent, sautent, se battent. C'est d'autant plus frappant qu'un petit groupe s'est formé autour de la plus  âgée des deux femmes, là les enfants sont assis, attentifs et silencieux. Tour à tour, ils reçoivent de ses mains le talc jaune clair qu'elle leur applique sur la peau. Deux ronds sur les joues, sur le front, sur la nuque, un peu sur les bras. C'est une poudre rafraichissante que beaucoup de Birmans s'appliquent ici pour tenter de réguler la transpiration, d'atténuer la chaleur, parfois si étouffante.

 

Le manque d'effectifs n'est pas le seul problème de ces écoles. Les fonds ont diminué cette année, m'explique Aung Min, et les écoles primaires ne reçoivent plus d'aide pour le déjeuner. Les enfants doivent donc amener leur propre nourriture. Seules les deux crèches reçoivent encore les repas gratuitement de la part d'une association européenne.

 

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Mais un espoir pour les jeunes Birmans de Thaïlande

 

Alors que je visite une classe de premier cycle, Aung Min me fait remarquer que certains élèves sont âgés de dix, onze ans. A cet âge, ils devraient déjà être en 5è cycle, et non pas au milieu d'enfants de 6-7 ans. Ils viennent à l'école pour la première fois.

 

C'est pourquoi, malgré le manque d'effectifs, de moyens, de matériel scolaire, etc. l'opération est un succès au regard de ce qui existait (ou plutôt n'existait pas) avant l'arrivée de Grassroots HRE à Khao Lak.

 

Avant Grassroots, les enfants restaient chez eux ou accompagnaient les parents sur les chantiers de travail. Aujourd'hui, ils sont presque tous scolarisés.

Avant, ils habitaient trop loin pour aller en cours. Aujourd'hui des bus scolaires appartenant à l'organisation se chargent de les conduire chaque matin et de les ramener chaque soir. Dans les communautés trop éloignées, isolées dans les plantations de caoutchouc, des écoles ont été construites récemment.

 

Avant, il n'y avait aucun espoir de voir ces enfants Birmans devenir autre chose qu'ouvriers ou employés de pêcheries, exercer un autre métier que celui éreintant de leurs pères. Aujourd'hui, dans les écoles primaires, et même dès la crèche, on enseigne les bases de l'anglais et du thaï, en plus de la langue birmane. Les nouvelles générations apprennent la langue du pays dans lequel ils vivent, et augmentent leurs chances de réussir leur insertion. Grassroots a même réussi à placer quelques élèves dans des écoles officielles thaïlandaises. Peut-être certains iront-ils jusqu'à l'Université ?

 

Enfin, ces écoles ne sont pas seulement un lieu d'éducation pour les enfants Birmans. Elles sont le nerf central de la communauté en tant qu'espace de rencontres, de discussions et d'échanges pour tous ses membres. Que ce soit à travers les réunions de parents d'élèves organisées trois fois par an, les spectacles, les visites régulières du personnel médical, les rencontres inter-écoles, les mariages célébrés dans le Youth Outreach, l'éducation renforce le tissu de la communauté Birmane de Thaïlande, lui apprend à mieux se connaître elle-même, et à terme, lui donne les moyens de s'intégrer dans sa société d'accueil.

 

Grassroots HRE enseigne aux nouvelles générations l'ouverture, jamais la rancœur et ce, malgré les réticences d'une bonne part de la population Thaïlandaise à l'égard des immigrés Birmans.

Et lorsque les cours s'achèveront à 15 heures, les élèves Birmans se metteront en rangs bien sagement devant leur professeur, et sur un signe de ce dernier ils entonneront en chœur l'hymne national Thaïlandais, puis le Birman.

 

(Photos: http://www.flickr.com/photos/ghre)


[1] Pour des raisons de sécurité, le nom de la personne a été modifié

 

04.06.2010

Migrations birmanes : quitter le pays de la junte n’est pas la fin du problème

 

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L'organisation GHRE (Grassroots Human Rights Education and Development) lutte pour promouvoir les droits, l'éducation, la sécurité et l'intégration des Birmans immigrés en Thaïlande.


Khao Lak, province de Phang Nga, Thailande.

 

Tout le monde ou presque se souvient de la date du 26 décembre 2004. Le lendemain de Noël de cette année-là, une vague gigantesque s'abattait sur les côtes de l'Asie du Sud Est, de la Thaïlande à l'Indonésie, tuant, blessant, délogeant, affectant des centaines de milliers de personnes. A Khao Lak, le souvenir est toujours brûlant et la peur n'a pas vraiment quitté les esprits. D'ailleurs beaucoup disent qu'un nouveau Tsunami est attendu pour le 12 juin de cette année 2010. Quelques sites internet et le bouche-à-oreilles relaient cette prévision inquiétante. D'autres personnes sont plus sceptiques, mais tout en avouant qu'ils n'iront pas sur la plage ce jour-là, et conseillent à leurs proches d'en faire autant. Que faut-il croire? Une chose est sure cependant, depuis cette date maudite, le visage de Khao Lak, sur la côte Andaman de Thaïlande, n'est plus le même. Les constructions que l'on voit n'ont que quelques années et on remarque que les travaux ne se sont pas fait attendre. Dans cette région très touristique en haute saison, entre décembre et avril principalement, tous les commerces rouvrent leurs portes et on peine à imaginer que la catastrophe est si proche, il y a six ans à peine. Les hôtels, les restaurants en tout genre, les agences touristiques organisant trekking, plongée et promenades à dos d'éléphants, ou encore les campings, les villages de bungalows en bambous, les boîtes de nuit et les bars, sont tous présents pour nous rappeler que nous sommes ici, à l'autre bout du monde, pour oublier. Oublier nos soucis du quotidien, le mauvais temps, le travail éreintant, notre patron, nos problèmes de couple, la voisine du dessous, etc. Pas question donc de s'éterniser sur les malheurs passés de cette région paradisiaque.

Pourtant les gens d'ici n'oublient pas. Bien au contraire, certains attendent la réplique. Parmi la population de cette région côtière de la province de Phang Nga, une communauté en particulier vit encore les conséquences de la vague : ce sont les ouvriers du bâtiment, ceux qui reconstruisent nos hôtels. Et pour la plupart, ils sont Birmans.

Dans la province de Phang Nga seulement, on estime la population birmane à près de 100 000 personnes, au minimum. Réfugiés pour certains, migrants économiques pour la plupart, ils ont quitté la Birmanie dans l'espoir d'une vie meilleure de l'autre côté de la frontière. Toutefois, quitter le pays de la junte de signifie pas la fin des difficultés.

La première de celles-ci est la confrontation à une population locale pas toujours très accueillante. Les thèmes classiques sont évoqués par certains Thaï que nous rencontrons: les Birmans sont voleurs, voyous, prennent les emplois des locaux, etc. D'autres arguments sont plus intrigants toutefois : une image influencée par d'anciennes querelles, comme la prise et la mise à sac de la capitale royale d'Ayuthaya (Thaïlande) en avril 1767 par le roi d'Ava Hsinbyushin (Birmanie). Temples détruits, images des dieux brûlées, viols, tortures : la férocité des soldats birmans ont durablement marqué les esprits. Bien-sûr tous les thaïlandais ne sont pas ainsi, beaucoup sont tolérants. Ils sont d'ailleurs comme tout le monde. Dans quel pays du globe l'immigrant n'est-il pas regardé avec peur, suspicion, rancœur, voire avec haine dans les pires cas?

A cette questioDSC01322.JPGn des rapports entre Birmans et Thaïlandais, s'ajoutent bien-sûr tous les problèmes beaucoup plus concrets rencontrés par les immigrés : sans papiers quand ils arrivent, ils doivent travailler informellement, et ne sont pas en position de négocier salaire ou conditions de travail. Beaucoup sont exploités économiquement, et la plupart des hommes travaillent dans des métiers difficiles : ils travaillent de nuit dans les plantations de caoutchouc, ou bien sous une chaleur étouffante en tant qu'ouvriers du bâtiment, dans les pêcheries, etc. Ils sont donc plus exposés à des problèmes de santé. Toutefois ils n'accèdent pas aux services médicaux thaïlandais, soit parce qu'ils sont illégaux, soit parce que les frais sont trop élevés. Lorsque les parents travaillent toute la journée, les enfants sont laissés à eux-mêmes, ne parlant pas thaïlandais à leur arrivée ils ne peuvent se rendre à l'école. Alors ils suivent leurs parents sur les chantiers, voire ils travaillent avec eux, ou aident leur mère à la maison dans les tâches domestiques. Beaucoup de familles vivent dans des logements précaires de bambous et de tôle, qui les protègent à peine des pluies diluviennes de la saison humide. Bien-sûr, beaucoup de thaïlandais vivent dans des conditions similaires de pauvreté, surtout dans le Nord du pays. Mais le problème des Birmans de Thaïlande est que, jusqu'à récemment, cette communauté est restée dans l'ombre, petites mains invisibles, sans accès aux services médicaux, sociaux, et encore moins aux droits. La peur d'être renvoyés dans leur pays a longtemps réduit les Birmans au silence. Peuple invisible donc, pas même reconnu par son gouvernement qui a refusé d'envoyer la moindre délégation après le Tsunami, affirmant qu'il n'existait pas de communauté birmane dans le Sud de la Thaïlande. Pourtant, des quelques 5000  personnes qui ont péri de la vague dans ce pays, on estime qu'entre 2000 et 2500 étaient Birmans.

 

1587137327_f7bafe552d.jpgC'est pour changer ce contexte que travaille l'organisation GHRE, créée en 2000 par Htoo Chit, ancien guérillero de la résistance birmane. Installée à Phang Nga depuis début 2005 au lendemain du Tsunami, l'ONG lutte pour défendre les droits de la communauté birmane afin de la rendre visible, et surtout réalise un immense travail d'éducation à la base, pour donner aux birmans les moyens de leur propre développement. Ecoles, centres médicaux, ateliers, aide légale et judiciaire sont quelques unes des activités de l'organisation, sur lesquelles je reviendrai plus en détail dans les articles suivants. Enfin, un des principaux objectifs de Htoo Chit et de son équipe est de créer des liens avec la communauté thaïlandaise, afin de promouvoir l'acceptation réciproque et l'intégration des nouvelles générations. C'est ainsi, sans lutte armée, ni discours enflammés, ni manifestations spectaculaires, mais à travers ce combat quotidien et sur tous les terrains que GHRE espère créer un espace de développement sain et productif pour la communauté birmane de Thaïlande.

 

 

 

 

 

21.05.2010

Simples militantes ou dangereuses mercenaires ? Portrait d’une Dama de Blanco

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« Je suis très passionnée. Quand je décide quelque chose, j'y mets tout, ma vie, tout. Et j'ai décidé de lutter pour la liberté de mon époux. C'est ce qui est fondamental. Tout mon temps, tout est consacré à ça. »[1]

 

Laura a une soixantaine d'années lorsque je la rencontre. Longs cheveux blancs, regard doux, elle parle d'une voix lente et suave. Humble certes, mais fière de son combat, elle me reçoit pleine de dignité, comme ses femmes cubaines que les coups durs de la vie ont forgées. Mais au fond de son regard on décèle également une certaine tristesse, qu'elle s'efforce de retenir même lorsque les larmes lui viennent à la gorge. Elle est la leader des Damas de Blanco, les Dames en Blanc, et en public rien ne transparait d'autre que sa détermination et sa résistance inébranlable face aux injures et aux affronts.

 

 

Les Damas de Blanco

 

Les « Damas de Blanco » est le nom de ce groupe de femmes qui militent pacifiquement pour la libération de leurs époux, fils, frères ou amis proches. La plupart de ceux-ci ont été emprisonnés lors d'une vague d'arrestation d'opposants politiques en mars 2003, rebaptisée « Printemps Noir ». C'est de là qu'est né le mouvement. Mais depuis, de nouvelles arrestations ont eu lieu, et de nouvelles  épouses et mères ont rejoint le groupe des Damas de Blanco. Il existe également les « Damas de Apoyo », Dames de Soutien, qui participent aux rassemblements même si aucun de leurs proches n'a été arrêté. Depuis 2003, le nombre de femmes impliquées a fluctué grandement du fait de la répression. Victimes d'intimidations ou de menaces, quelques unes ont décidé d'être plus discrètes et ont cessé de manifester ; d'autres encore ont depuis quitté le pays. De 70 ou 80 femmes certaines années, elles n'étaient qu'une vingtaine à se rassembler régulièrement en 2009.

Les Damas de Blanco se réunissent tous les dimanches à l'église de Santa Rita, sainte « avocate des cas impossibles », dans le quartier de Miramar, près de la célèbre Quinta Avenida[2] de La Havane. Elles y assistent à la messe de dix heures, toutes habillées de blanc. Vers midi commence la « caminata »[3] : les dames partent de l'église les unes derrière les autres, des glaïeuls à la main, marchent le long de l'avenue qui fait face pendant dix à quinze minutes, puis s'arrêtent et crient « ¡Libertad ! » une dizaine de fois. Elles répètent ensuite le même rituel dans le parc qui jouxte l'église. Une fois celui-ci achevé elles repartent en discutant et vont attendre le bus. Sur le chemin, elles rient, parlent fort, et distribuent des glaïeuls aux passants et aux passagers du bus, qui les acceptent avec le sourire. Elles se réunissent ensuite chez la « leader », Laura, pour le début d'après-midi.

 

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Laura, le tournant du Printemps Noir

 

Le cas de Laura est particulier car pour elle le passage dans la dissidence est brutal et subi. Avant les évènements du 18 mars 2003, elle était toujours restée en dehors de l'opposition et des activités de son époux, Hector, journaliste indépendant et leader du Parti Libéral de Cuba. Elle se consacrait à son travail de professeur et à ses tâches domestiques. Si son mari avait des visiteurs à la maison, elle les servait, s'occupait d'eux, mais se tenait en dehors des conversations. Mais au printemps 2003, Hector est arrêté et condamné à 20 ans de prison. Laura est alors projetée dans l'opposition à son insu par le combat qu'elle est obligée de mener, d'abord pour libérer son mari puis, en association avec d'autres femmes, pour les libérer tous.

« Je considère que pour moi, c'est le jour du procès qui a été fondamental. Ils l'ont emmené le 19, et le 3 avril c'était le procès. Quand j'ai vu le procureur, la salle était pleine de militants du Parti, d'étudiants en droit, de militaires, de la sécurité. De la famille nous n'étions pas plus de deux ou trois. [...] Quand j'ai vu ça, toute cette pièce de théâtre précisément pour inciter toutes les personnes qui étaient là, vraiment je me suis sentie très mal. A partir de là je me suis rendue compte que j'allais me consacrer à lutter pour la liberté de ma famille, de mon époux. Les femmes, nous avons commencé à nous rassembler, c'est comme ça que les Dames en Blanc se sont crées. »[4]

Pour défendre la cause de son mari, elle se bat donc d'abord sur un plan plus personnel : elle s'informe des lois cubaines et cherche la faille. Par exemple l'époux de Laura a été arrêté lors alors qu'il avait 60 ans. Il en a aujourd'hui 67, et est l'un des prisonniers politiques les plus âgés. Etant donné son âge avancé,  il devrait effectuer selon la loi une peine plus courte que celle prononcée lors du jugement. Au quotidien, elle se bat également pour dénoncer ses conditions de détention.

« C'est une personne de fort caractère. Ils l'ont même sanctionné dans la prison, il voulait écrire un livre. Les prisonniers m'ont fait passer les pages petit à petit, et la première partie a été publiée, mais la seconde partie, alors qu'il avait déjà écrit dix chapitres, ils l'ont pris [...] Et ils l'ont sanctionné. Ils l'ont dénudé devant les autres prisonniers. Quand j'ai su cela, j'ai fait appel devant le Conseil d'Etat. Quelqu'un m'a reçu...il avait fait un an de prison pas plus. J'ai dit au chef du service à la population qu'il semblait que les militaires de la prison s'étaient trompés, parce qu'ils croyaient qu'ils étaient sur la base navale de Guantanamo ou en Irak, et qu'ils n'étaient pas à Cuba, puisqu'ici on dit qu'il n'y a ni tortures ni humiliations pour les prisonniers, ils semblent qu'ils se soient trompés. Le Conseil d'Etat a dit qu'ils allaient enquêter. Ils n'ont jamais donné de réponse. »[6]

Au-delà du combat personnel, le mouvement apparait surtout comme le moyen collectif le plus efficace pour ces femmes de lutter pour la libération de tous les prisonniers politiques. Les Damas de Blanco sont visibles, et petit à petit gagnent en médiatisation. En tant que leader du mouvement, Laura est  présente à toutes les manifestations : elle n'a jamais manqué un dimanche de rassemblement depuis le 30 mars 2003.

« Nous ne manquons jamais au rendez-vous, ni par pluie ni par cyclone, ni rien. Un jour de cyclone nous étions trois, mais nous y étions. Notre objectif c'est qu'il n'y ait pas un dimanche dans cette avenue sans une Dame en Blanc. »[7]

 

Répression et isolement

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Les Damas de Blanco, tout comme les autres groupes dissidents de l'île, sont accusés par les autorités et les militants du Parti d'être des mercenaires à la solde des services secrets américains, ou financés par les anticastristes ultras de Miami.

« Nous, oui nous recevons de l'argent, mais pas de l'argent des Etats-Unis. Nous recevons de la part d'ONG comme "Plantados para la libertad", ils font des salons du livre, de nourriture, et c'est avec cet argent, tous les trois mois 150 pesos. [...] Il y a d'autres organisations, par exemple d'Europe, qui lorsqu'elles viennent pour une visite elles nous laisse un peu d'argent, mais ce n'est pas fixe. »[8]

Pour Laura et pour les autres il n'y a pas de doute quant au but de ces rumeurs sur l'origine de leurs fonds. Il ne s'agit que de propagande qui sert à justifier et à alimenter la répression, et surtout les fréquentes manifestations de haine collective, ces fameux « actos de repudio ».

La vie de Laura a donc changé radicalement depuis ce printemps de 2003. Elle a quitté son travail de professeur de littérature qui lui prenait beaucoup de temps. Ses relations également ont changé. L'isolement, petit à petit, s'est ressenti. Si bien-sûr de nouvelles relations se créent, celles-ci sont toutes liées à son activité de militante. Dans l'ensemble ses anciens élèves la soutiennent, mais les ex-collègues de travail, eux, la saluent de loin. Et surtout, il y a la famille...

« J'ai même eu des problèmes avec des membres de ma famille. Beaucoup. Par exemple des cousins avec qui j'ai été élevée comme frères et sœurs, l'un est médecin, l'autre avocate. La sécurité les a appelés, disant que s'ils me voyaient ils perdraient leur travail. Alors je leur ai dit de ne pas s'inquiéter, que je les aimais toujours, même si je ne les voyais pas, parce qu'ils avaient une famille et qu'ils devaient la nourrir. [...] Et c'est ainsi, la famille se sépare un peu de toi...C'est dur, tu as grandi avec ces gens, tu les aimes, et ils doivent agir comme si tu n'existais pas... Mais bon, c'est le chemin que j'ai choisi, et je vais continuer. Ma vie c'était ma maison, mes élèves...Mais bon, Dieu l'a voulu ainsi. Et on va continuer. »[9]

 

 

(Photos: Reuters)


[1] « Yo soy muy apasionada. Cuando yo decido algo, pongo todo, mi alma, mi vida, todo. Y yo decidí luchar por la libertad de mi esposo. Eso es lo fundamental. Todo mi tiempo, todo está dedicado a esto.»

[2] Très belle avenue dans la prolongation du Malecón, et dont le nom n'est pas sans rappeler une célèbre avenue newyorkaise.

[3] « marche », « promenade »

[4] « Yo digo que para mi, fue fundamental el día del juicio. Se lo llevaron el día 19 y el día 3 de Abril fue el juicio. Cuando vi a la fiscal, aquella sala era llena de militantes del partido, de estudiantes de derecho, militares, de la seguridad. De la familia estábamos nada más dos o tres. [...] Cuando yo vi aquello, toda esta obra de teatro precisamente para incentivar a las personas que estaban allí, de verdad que me sentí muy mal. A partir de allí me di cuenta que tenia que dedicarme a luchar por la libertad de mi familia, de mi esposo. Y las mujeres empezamos a unirnos, y así como se hicieron las Damas de Blanco  »

[6] « Es una persona de un carácter muy fuerte. Incluso lo sancionaron porque adentro de la prisión, quería escribir un libro. Los presos poco a poco me hicieron llegar página a página, y se publicó la primera parte, pero la secunda parte, cuando ya había escrito diez capítulos de la secunda parte, le cogieron [...] Y lo sancionaron. Lo desnudaron delante de los demás presos. Cuando yo conocí esta situación, apelé al Consejo de Estado. Me atendió alguien...tenía un año de cárcel nada mas. El jefe de atención a la población, se lo dije que parecía que los militares de la prisión de la pendiente se habían equivocado, porque creían que estaban en la base naval de Guantánamo o en Irak, y que no estaban en Cuba, porque aquí plantean que no hay torturas ni humillaciones para los presos, parece que se habían equivocado. El Consejo de Estado dijo que iban a investigar. Nunca han dado respuesta.»

[7] «Nunca faltamos, ni por ciclón, ni por lluvia, ni nada. Con ciclón hemos ido tres, pero hemos ido. Tenemos como meta que nunca haya un Domingo en esta avenida sin que haya una Dama de Blanco.»

[8] « Nosotros, sí recibimos dinero, pero no del dinero de Estados-Unidos. Recibimos de ONG como "Plantados para la libertad", hacen ferias de libro, de comida, y con este dinero es con los que ellos, cada tres meses 150 pesos. [...] Hay otras organizaciones, por ejemplo de Europa, que cuando vienen para una visita nos dan algún dinero, pero eso no es fijo.»

[9] «He tenido problemas incluso con mis familiares. Muchos. Por ejemplo, primos que nos criamos juntos como hermanos, uno es médico, otra es abogada. La seguridad los llamó, decía que si me veían iban a perder su trabajo. Entonces yo se les dije que no se preocupen, que yo les sigo queriendo, aunque no los vea, porque ellos tienen familia y tienen que mantenerla. [...] Entonces es así, la familia que se separa un poco de ti...Es duro, tu te has criado con las personas, que tu las quieres, y ellos tienen que actuar como si tu no existieras...Pero bueno, es el camino que he escogido, y voy a seguir adelante. Lo mío era mi casa, mis alumnos... Pero bueno, Dios lo quiso así. Y seguiremos adelante. »

 

12.05.2010

Darsi, militant social en prison

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« J'aspire à ce que cesse toute cette souffrance et le plus tôt possible car il y a des gens qui sont à la limite. La communauté européenne attend que Raúl, attend je ne sais pas quoi, mais il y a des milliers de gens qui vont en prison tous les jours pour des bouteilles d'huile, deux petits paquets de rien. Ils te gâchent la vie et te mettent 3-4 ans. Ou alors il y a un jeune qui arrache ta chaîne parce qu'il n'a pas d'autre moyen de trouver trois dollars pour s'acheter un soda et se le boire tranquillement. Là on est dans une situation bien foutue, bien désespérante. Et il faut la régler. On n'a pas le temps d'attendre de voir si Raúl est réformiste, si le modèle chinois, si le modèle je ne sais pas quoi ! L'urgence, parce que la transition démocratique où ils nous poussent, c'est...c'est à l'explosion sociale. Parce que chaque jour se perd un peu plus cette relation Etat-citoyen, ce contrat social. Chaque jour il s'effrite. Chaque jour les gens identifient un peu plus l'Etat comme l'ennemi qui t'étouffe et pas comme cette entité sensée réguler la vie nationale. Et ça nous mène vers l'anarchie, le chaos, et cette possibilité de l'explosion, d'une fin tragique suite à 50 ans de souffrance. Et ça c'est ce que je ne veux pas. Il y a beaucoup de personnes qui le voient de façon plus pausée, plus tranquille comme s'il y avait d'autres options. Mais moi je ne le vois pas comme ça, parce que je suis dans la rue, lui est dans la rue, et il y a une grande tension sociale. Et les conséquences de l'échec du modèle. Le modèle a échoué! Et ce que nous voulons c'est ceci, que ça change! Et pour que ça change il va falloir pousser bien fort, et ne pas attendre que ça nous arrive d'en haut. »[1]

Darsi Ferrer, médecin et journaliste,

Directeur du Centre de Santé et des droits de l'homme Juan Bruno Zayas.

 

 

Le jour de notre entretien, Darsi me confiait qu'il jouissait d'une certaine notoriété à l'étranger, grâce aux activités et projets qu'il menait pour la population cubaine. Alors les autorités cubaines, tout de même sensibles à la pression de la communauté internationale, ne prendraient pas selon lui le risque de l'enfermer, car il était un médecin connu et apprécié, à Cuba et à l'extérieur.

Mais voilà, Darsi s'est trompé. Depuis le 21 juillet 2009, il est derrière les barreaux et, à ce jour, il n'a pas été jugé. Il est officiellement accusé d'avoir obtenu « illégalement » deux sacs de ciment, dans le but de rénover sa maison. Depuis ce jour, il continue à écrire des articles, nous livre ses réflexions sur la politique cubaine, mais conte également ce qu'il vit depuis sa cellule de Valle Grande (prison de l'ouest de La Havane). Il y raconte d'autres histoires, similaires à la sienne, celles d'autres opposants, d'autres détenus. Il décrit les conditions de vie des prisonniers de conscience et des autres, en dénonçant encore et toujours ce qu'il juge inacceptable.

Mais Darsi, leader des manifestations illégales du 10 Décembre pour la journée internationale des droits de l'homme,  laisse sans parrain des projets novateurs et des actions quotidiennes. Darsi n'était pas qu'un opposant, il était avant tout un médecin pour ses voisins, un militant social pour les habitants des quartiers pauvres, un sociologue qui révolutionne les méthodes de la dissidence, en s'attachant à écouter ce que le peuple cubain a à dire, en refusant de parler à sa place.

Je livre donc ci-dessous des extraits de cette interview qu'il m'a accordée chez lui, un jour de la fin du mois de mars 2009, entouré de sa femme et de son jeune fils.

 

L'entrée dans l'opposition

« Depuis que je suis né j'ai toujours entendu la réalité des violations, des injustices qui se commettaient à Cuba. Même chez moi, quand j'étais petit j'allais souvent au poste de police. "Ils embêtent mon père", et je ne comprenais pas comment mon père, un homme si apprécié dans le village, ils l'aimaient beaucoup, il aidait tout le monde, pourquoi la police le harcelait tant. Ce sont des traumatismes de l'enfance. [...] Tout petit je ne comprenais pas et j'avais peur parce que je voyais très souvent la police chez moi qui emmenait mon père. Et puis quand j'ai été plus grand il a été fait prisonnier deux ans encore pour des problèmes politiques. Et petit à petit j'ai grandi, j'ai compris, j'ai comparé, j'ai vu à quel point tout ce processus était anti-démocratique et violait tous types de droits et libertés. »[2]

« Petit à petit j'ai rencontré des gens de la dissidence, je me suis intégré jusqu'à réussir à faire le pas. Parce que ce n'est pas facile, tu as toujours peur au début. Et puis petit à petit tu perds cette peur et tu arrives au seuil où tu te dis "non, je dois être cohérent avec ma façon de penser, de sentir". Et ainsi je crois que nous sommes tous plus ou moins passés par là. »[3]

 

Le médecin

« A l'intérieur de l'opposition j'ai essayé de me consacrer plutôt au secteur social. Je dirige quelque chose qui s'appelle "Centre de Santé et Droits de l'Homme Juan Bruno Zayas". C'est un groupe de médecins et d'autres personnes qui nous aident à offrir des services de santé à la communauté. Les gens viennent ici ou c'est nous qui allons leur offrir une assistance médicale quand ils en ont besoin. Nous allons aussi dans les quartiers pauvres, comme les albergues, et là-bas aussi on offre des services de santé. »[4]

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« Il y a beaucoup de besoins. Il n'y a pas de médecins, pas de médicaments, même pas l'essentiel. A l'hôpital, il n'y a pas de médecin pour prendre la tension d'un hypertensif, etc. Les choses les plus simples. Cuba exporte plus de 3000 médecins et les retire au peuple, avec des sacs pleins de médicaments de toute sorte. Si maintenant on va dans une pharmacie c'est sûr qu'on ne trouve pas de vitamines, pour ne pas parler de choses plus sophistiquées. »[5]

 

Le sociologue

« Une autre chose que nous faisons, je vais te montrer : Cuba baromètre. Nous faisons des enquêtes sociologiques. Celle-ci sera la cinquième que nous réalisons [...]. Nous avons déjà plus de 6000 ou 7000 réponses. Nous en sortons une tous les deux mois, chaque fois avec un thème différent. Il y a eu une très bonne diffusion par les medias, El Heraldo et quelques chaînes de télévision. La radio aussi, Radio Martí, Rebota, à travers les clippers qu'ils nous donnent dans les ambassades, quelqu'un le voit et le diffuse par les antennes illégales, comme Canal 41 ou Canal 22. Certaines personnes te disent "mais avec ça on ne va pas régler grand-chose", d'autres te disent "tu penses qu'on peut résoudre quelque chose avec ça?", avec espoir. Et voilà, c'est un petit pas, mais extrêmement important parce qu'il nous enseigne des informations qui nous aident à nous resituer. Pendant longtemps l'opposition a fait des projets, des projets qui prétendaient que la population suivrait, mais souvent ces projets ne sont pas en accord avec la façon de se projeter, avec la façon de penser de la population. Ce qui est logique c'est d'abord de connaître les attentes de cette population, comment elle se projette, puis sur cette base établir le projet, et pas l'inverse. » [6]

« On marche et puis "s'il vous plaît vous pouvez nous remplir une enquête ?" [...] Le taux de rejet a été minime, presque nul. Au contraire, les cubains ont besoin d'être écoutés et de pouvoir participer. Pendant 50 ans ils n'ont pas pu le faire. Pendant 50 ans le gouvernement a parlé pour le peuple, l'exil aussi, l'opposition, la communauté internationale. Tout le monde a parlé pour le peuple et le peuple n'a pas pu dire un mot. Alors oui c'est un exercice qui a été très bien accepté parce que les gens se sentent importants, ils sentent qu'ils ont une voix. »[7]

Le résistant

« C'est nous qui dérangeons la sécurité ! Dans notre cas. Parce que nous sommes des emmerdeurs. Et ils se gardent beaucoup d'avoir des problèmes avec nous, parce que quand ils nous ennuient, on devient mauvais, bien durs avec eux. Un jour quelqu'un m'avait peint sur le mur, un jour d'élections, « Vive Fidel ». A l'aube, cachés ils m'ont peint ça. Alors le matin quand je me suis levé je suis juste rentré, j'ai pris un feutre et j'ai écrit encore plus grand « A bas Fidel » et je me suis assis, en attendant. Quand ils sont venus ici nous faire des actes de répudiation, on s'est tenus là et on leur a dit des choses aussi. C'est qu'il faudra nous tuer. »

 

 

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Sin Tierras, Lorenzo Chelleri.



[1] «Lo que aspiro es a que termine todo este sufrimiento y lo antes posible porque hay gente que está en el limite. O sea la comunidad europea espera que Raúl, a ver no sé qué, pero miles de gente que van todos los días entrando a prisión por tener dos pomos de aceite, dos paqueticos de perros. Te desgracian la vida y te ponen 3-4 años. O hay un joven que te arrebata la cadena y es que no tiene otra forma de encontrar tres dólares para comprarse un refresco y tomárselo tranquilo. Y es una situación bien jodida, bien desesperante. Y hay que buscarle solución. No hay tiempo para seguir esperando a ver si Raúl es reformista, si el modelo chino, ¡si el modelo no sé qué! La urgencia, porque incluso Cuba, a la transición democrática donde nos están empujando, es...a un estadillo social. Porque cada día se va perdiendo más esta relación Estado-ciudadano, este contrato social. Cada día se va diluyendo. Las personas se van identificando más cada día el gobierno, el Estado, como el enemigo que te ahoga, y no como esta identidad que regula la vida nacional. Y esto está llevando a la anarquía, al caos, y por supuesto a la opción de un estadillo, de un final trágico después de 50 años de sufrimiento. Y es lo que no quiero. Y esto hay muchas personas que lo ven de modo más pausado, más tranquilo, como si hubiese otras opciones. Yo no lo veo así, porque yo estoy en la calle, él esta en la calle, y hay una gran tensión social. Y hay unas consecuencias debido al fracaso del modelo. ¡El modelo fracaso! Y entonces lo que queremos es eso, ¡como eso cambia! Y para cambiarlo hay que empujar bien duro, no seguir esperando que llegue el de arriba para abajo.»

[2] «Eso hizo que desde que nací siempre estuviera escuchando la realidad de todas las violaciones, las injusticias que se cometían en Cuba. Incluso en mi casa con tremenda frecuencia, yo de niño iba a la policía. "Están molestando a mi Papa", y yo no entendía como mi Papa, un hombre muy querido en el pueblo, lo querían muchos, le hacia favores a todo el mundo, por qué la policía lo hostiga tanto. O sea son traumas de niño[...] De niño chiquitico no entendía bien y yo vivía asustado porque con mucha frecuencia veía a la policía metida en mi casa, se llevaban detenido a mi Papa. Incluso ya yo con más conciencia él estuvo preso por dos años más otra vez por cosas políticas. Y poco a poco fui creciendo, fui entendiendo, fui comparando, fui viendo todo lo antidemocrático de este proceso, lo violatorio de todo tipo de derechos y libertad.»

[3] «Poco a poco después fui conociendo personas de la disidencia, me fui entrando hasta que logre dar el paso. Porque no es fácil, uno tiene miedo siempre, en los primeros momentos. Pues poco a poco fui perdiendo este miedo y va alcanzando el umbral de decir "No,  yo tengo que  ser consecuente con mi forma de pensar, con mi forma de sentir". Y así más o menos creo que nos ha pasado a todos un poco.»

[4] «Dentro de la oposición, yo he tratado de moverme dentro del ámbito social. O sea, yo dirigí algo que llamamos "Centro de Salud y Derechos Humanos Juan Bruno Zayas" Esto es un grupo de médicos, y otras personas que también nos ayudan en lo que ofrecemos servicio de salud en la comunidad. O sea aquí vienen las personas o vamos nosotros a ofrecerles asistencia médica a personas que lo necesitan. También vamos a las villas miserias, o sea a las comunidades pobres como las albergues, y allí también ofrecemos servicios de salud.»

[5] «Pues hay muchas necesidades. No hay médicos, no hay medicamentos, ni siquiera el esencial. En el hospital, un hipertenso no hay médico para tomarse la presión, etc. O sea las cosas más simples. En lo que Cuba exporta más de 3000 médicos y se los quita al pueblo, con las mochilas cargadas de medicamentos de  todos tipos. Si vamos ahora a una farmacia seguro que no hay vitaminas, para no hablar de cosas más sofisticadas.»

 

[6] «Otra de las cosas que hacemos es esto. Ahora te la voy a enseñar. "Cuba barómetro". O sea hacemos encuestas e investigaciones sociológicas. Esta va a ser la quinta que hacemos. [...]Ya hemos tenido más de 6000 o 7000 encuestas. Cada dos meses estamos sacando una, cada una con tema diferente. Ha tenido muy buena divulgación por muchísimos medios, incluso por el Heraldo, los canales de televisión se han haciendo echo. Por las radios también, Radio Martí, Rebota, por los clíper que nos dan en las embajadas, uno lo ve y lo divulga, por las antenas ilegales, digamos Canal 41 y Canal 22. Alguna gente te dice "pero con eso no vamos a resolver mucho", otros te dicen « ¿y tu piensas que con eso se resuelva algo?" con esperanza. Y así, es un pequeño pasito, además muy importante porque eso enseña información incluso para nosotros mismos que vemos cosas allí, que nos ayudan a reenfocarnos. Digamos la oposición llevaba mucho tiempo haciendo proyectos, proyectos que pretendían que la población asumiera, y muchas veces esos proyectos no están en sintonía con el modo de proyectarse, con el modo de pensar de la población. Entonces lo lógico es conocer las expectativas de la población, como se proyecta, para sobre esta base establecer los proyectos, y no al revés.»

[7] «Vamos caminando y "¿por favor nos pueden llenar esta encuesta?" [...] El nivel de rechazo ha sido mínimo, o sea casi inexistente. Al contrario el cubano necesita ser escuchado, de poder participar. En 50 años no lo ha podido hacer. Incluso en 50 años ha hablado por el pueblo el gobierno, pero también el exilio, la oposición, la comunidad internacional. Todo el mundo ha hablado por el pueblo y el pueblo no ha podido decir ni una palabra. Entonces eso es un ejercicio que ha tenido un nivel de aceptación muy grande, porque la gente se siente importante, siente que tiene una voz.»

 

06.05.2010

El Ciego, la voix des prisonniers cubains

 

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Si tú haces nada, no te hacen nada. Pero si no haces nada, pues no existes. Porque si eres activista tienes que hacer algo.»[1]

 

Juan Carlos est aveugle. C’est ce qu’on dit de lui en tout cas : « El Ciego », c’est ainsi qu’on l’appelle. Pourtant il suffit que l’aveugle ouvre la bouche pour que disparaisse ce handicap aux yeux de son interlocuteur, tant Juan Carlos est présent. Il parle avec animation, de tout son corps, et il se rapproche de vous pour vous dire certaines choses, et ses paroles sont si captivantes qu’on ne peut pas ne pas deviner, derrière ses lunettes noires, un regard pétillant d’intelligence. Juan Carlos parle sans discontinuer et vite, très vite, mais distinctement. Et malgré cette rapidité dans le débit de paroles, chacune trouve sa place, semble pesée et évaluée, si bien qu’il est impossible de lâcher le fil de ce qu’il dit. Il y a certaines personnes comme cela, qui vous donnent l’impression d’avoir appris et compris plus de choses passionnantes dans les dix dernières minutes que dans les six derniers mois, qui aiguisent votre esprit. Juan Carlos est de celles-ci.

 

Le parcours de Juan Carlos est particulier, car rien ne semble l’avoir poussé dans l’opposition que ses convictions personnelles : des convictions héritées de son père et de José Martí, et alimentées par une inébranlable foi chrétienne.

« Entré porque yo estudiaba José Martí, y estudiaba la Biblia, y Radio Martí me ayudó mucho a entender lo que pasaba aquí. Entonces con lo que estudiaba, y la Biblia, y mi Papa, que le oía desde niño criticando al gobierno, por eso que yo entré. »[2]

 

 

Juan Carlos a commencé par suivre une carrière juridique, pensant que le droit lui donnerait des instruments pour défendre ensuite la justice en laquelle il croyait, même si à l’époque l’idée était encore imprécise quant à la forme que cela allait prendre.

 

« Tenía idea de que estudiando una carrera de derecho tenía conocimiento y un instrumento en las manos para defender mejor la justicia y la verdad. Yo tenía una base cristiana, yo no sabía nada de derechos humanos ni de lucha pacífica, ni cívica, ni de ningún tipo. De política tampoco. Yo la única que tenía era una idea de justicia cristiana. »[3]

 

Son parcours est particulier car il est un véritable autodidacte de l’opposition cubaine. Là où d’autres militants avaient pu subir, avant de faire le pas, des injustices, ou s’être vus intégrés par des proches dans la dissidence, Juan Carlos a commencé seul à se manifester contre ce qu’il considérait contraire à ses principes.

 

« Estaba oyendo Radio Martí y escuché el hundimiento de un barco lleno de niños y de personas, una injusticia. Y entonces hice una carta a Fidel Castro, acusándole de genocidio. Eso fue en el 1994, y el 17 de Julio hice la carta, el hundimiento fue el 13 de Julio. Y en Diciembre me visitaron la seguridad del Estado, me hicieron un expediente, me pusieron en la lista negra, ya. Y en el 1996 me botaron de la Asociación de Ciegos, me expulsaron, una asociación de ciegos gubernamental. Yo estaba terminando la carrera y en Mayo de 1997, producto al hostigamiento que ellos empezaron contra mi, yo decidí ser periodista independiente. Y así empecé sin saber nada de periodismo.»[4]

 

Cette lettre à Fidel Castro, qui est en réalité la deuxième (il en écrit une première en 1993), consacre le passage de Juan Carlos dans la dissidence, en le mettant à l’écart des espaces officiels, emplois et associations gouvernementales pour aveugles. Apprenant qu’il avait des problèmes, d’autres journalistes indépendants de Cuba viennent voir Juan Carlos pour lui proposer de travailler avec eux, tout d’abord en prêtant son téléphone. A l’époque, d’après Juan Carlos, il n’était pas si courant d’avoir un téléphone chez soi, et internet n’était pas encore le média qu’il est devenu. Son premier travail d’opposant était donc d’être un relai d’information en direction des exilés cubains postés aux Etats-Unis. Contacté par les journalistes de Miami, Juan Carlos dictait les informations qui passaient ensuite à Radio Martí.

 

Plus tard, Juan Carlos a commencé à créer une agence de militants dans sa région, à Ciego de Avilas. Le petit groupe s’est multiplié et l’agence est devenue un ensemble d’agences, et le groupe local est devenu national. A l’initiative du petit groupe créé par Juan Carlos, des bibliothèques indépendantes, des associations d’aveugles, des agences de presse se sont créées.

En 2006, le projet culmine dans ce que Juan Carlos baptise alors Consejo de Relatores de Derechos Humanos (Conseil des Rapporteurs des Droits de l’Homme), qui a pour but d’être une organisation de coordination des multiples organisations de l’opposition. Mais des divergences internes (dues selon Juan Carlos aux infiltrations par des agents de la sécurité de l’Etat), empêchent le projet d’aboutir. Le Consejo de Relatores n’a pu être une organisation fédératrice, toutefois elle existe aujourd’hui et est très active, avec pour combat principal l’aide aux prisonniers (politiques en premier lieu, mais pas exclusivement) et la dénonciation des atteintes à leurs droits.

« Pues lo primero es acerca de los presos políticos. Es decir tratar de ayudar a los presos, denunciar su situación. La primera cosa es la situación carcelera. El año pasado reportamos más de 100 muertos dentro de las cárceles. La situación de los presos políticos, muy de cerca los encarcelamientos nuevos, el año pasado fueron justiciados más de 70 disidentes, y encarcelados casi 60.»[5]

 

Tout comme Robertico (qui est par ailleurs le Vice-Président du Conseil des Rapporteurs), Juan Carlos est un opposant extrêmement actif, présent sur tous les fronts. Grâce à l’envoi d’argent d’une partie de sa famille exilée aux Etats-Unis, Juan Carlos touche suffisamment pour vivre décemment et faire tourner les activités de son organisation tant bien que mal. Il achète des cartes téléphoniques aux prisonniers de conscience avec lesquels il est en contact téléphonique régulièrement (aussi souvent que les prisonniers sont autorisés à appeler). C’est ainsi qu’il obtient des informations sur les conditions de détention, qu’il sait si un tel a été placé en cellule d’isolement, tel autre forcé à porter l’uniforme des prisonniers de droit commun, tel autre enfin privé de la visite mensuel de sa famille. Et les prisonniers politiques cubains eux-mêmes sont également très actifs, certains continuent à écrire des articles qui sont ensuite publiés par l’intermédiaire de personnes comme Juan Carlos.

 

Parmi ses autres activités, Juan Carlos écrit lui-même des articles, réceptionne ceux de ses contacts dans toute l’île, et les fait passer aux médias de Miami par internet ou téléphone. Il gère le site internet du Conseil des Rapporteurs (http://derechoshumanoscuba.blogspot.com) et rédige des rapports détaillés sur les droits de l’homme à destination des Nations Unies à un rythme mensuel, trimestriel et annuel. Sans autre rémunération que l’espoir de voir un jour ces rapports créer une conscience internationale.

 

 

« ¿Si yo me iría del país? Francamente, a mí sí me gustaría. Pero no puedo porque tengo un gran compromiso aquí. Seria un daño muy grande por la oposición porque tengo muchas relaciones, contactos. […] La situación de Cuba es difícil. Pero lo que pasa es que Dios existe, yo creo en Dios. Pero si con mi trabajo lograría algo, que no hubiera problemas en Cuba, yo me iría de aquí. Pero no es el caso. Yo he cambiado mi mentalidad, en el año y medio que estoy acá. En el sentido que es necesario servirles yo de voz a los que están presos, los que están sufriendo. Y decirlo al mundo lo que les esta pasando a ellos. Esa es mi misión. Que creo que es humanitaria, creo que es buena. Eso es lo que me hace, eso es mi trabajo.»[6]

 

 

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Photo: Mirando el cielo, Lorenzo Chelleri


[1] « Si tu ne fais rien, ils ne te font rien. Mais si tu ne fais rien, alors tu n’existes pas. Parce que si tu es militant tu dois faire quelque chose. »

[2] « Je suis entré parce que j’étudiais José Martí, et j’étudiais la Bible, et Radio Martí m’a beaucoup aidé à comprendre ce qui se passait ici. C’est comme ça, avec ce que j’étudiais, et mon père que j’entendais critiquer le gouvernement depuis tout petit, que je suis entré. »

[3] « J’avais l’idée qu’en étudiant le droit j’aurais des connaissances et un instrument entre les mains pour mieux défendre la justice et la vérité. J’avais une base chrétienne, je ne connaissais rien aux droits de l’homme, ni à la lutte pacifique ni civique, ni rien de tout ça. A la politique non plus. Moi la seule que j’avais, c’était une idée de justice chrétienne. »

[4]« J’écoutais Radio Martí et j’ai entendu le naufrage d’un bateau rempli d’enfants et d'autres personnes, une injustice. Alors j’ai écrit une lettre à Fidel Castro l’accusant de génocide. C’était en 1994, le 17 juillet j’écrivais la lettre, le naufrage était le 13. En décembre des gens de la sécurité sont venus me voir, ils m’ont fait un dossier et ils m’ont mis sur la liste noire. En 1996 ils m’ont jeté de l’Association des Aveugles, ils m’ont expulsé, une association gouvernementale. J’ai terminé mes études en mai 1997. Du fait du harcèlement qu’ils ont commencé contre moi, j’ai décidé de devenir journaliste indépendant. C’est comme ça que j’ai commencé, sans rien savoir du journalisme. »

 

[5]« La première chose, ce sont les prisonniers politiques : essayer de les aider et dénoncer leur situation. La situation carcérale c’est la première chose. L’an dernier nous avons comptabilisé plus de 100 morts en prison. Nous suivons de près la situation des prisonniers politiques, les nouveaux emprisonnements. L’an dernier plus de 70 dissidents ont été poursuivis en justice, et presque 60 emprisonnés. »

[6] « Si je quitterais le pays ? Franchement, oui j’aimerais. Mais je ne peux pas parce que je suis très impliqué ici. Ce serait un grand mal pour l’opposition car j’ai beaucoup de relations, de contacts […] La situation de Cuba est difficile. Mais Dieu existe, je crois en Dieu. Mais si mon travail réussissait à quelque chose, s’il n’y avait pas de problèmes à Cuba, je m’en irais d’ici. Mais ce n’est pas le cas. J’ai changé de mentalité pendant l’année et demi que j’ai passée ici, dans le sens où je dois servir de voix à ceux qui sont prisonniers, à ceux qui souffrent. Et dire au monde ce qui leur arrive. C’est ma mission. Je crois qu’elle est humanitaire, je crois qu’elle est bonne. C’est ce qui me fait, c’est mon travail. »