04.09.2010

Ohn Ohn, dernière rencontre avant le départ

 

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Nous sommes vendredi soir. Il est 21 heures et demain je pars. Je quitte Phang Nga et je quitte mes collègues birmans, ceux qui, malgré les barrières de langage parfois tenaces, sont devenus pour moi  la base d'un quotidien rassurant. Tous n'ont pas été loquaces ni facilement accessibles, que ce soit le fait de leur anglais maladroit, ou celui d'une simple pudeur. C'était, il me semble, le cas d'Ohn Ohn, qui partageait mon bureau sans que nous n'échangions rien de plus que des mails professionnels et des sourires sincères. Or ce soir-là, est-ce l'obscurité ou mon départ imminent qui l'ont poussé à la confidence ? Toujours est-il qu'il aura suffi de cette seule discussion, d'une heure, peut-être deux, pour justifier à mes yeux l'ensemble de mon séjour.

Ohn Ohn est Birman et travaille à Grassroots comme webmaster depuis 2005, au lendemain du Tsunami, alors que l'organisation déménageait tout juste vers le Sud pour s'occuper des sinistrés Birmans. Avant cela, il travaillait pour une autre organisation, Worldvision, dans la même région de Thaïlande. D'après lui, on s'y occupait surtout de prévention et de santé, pour les Thaïlandais comme pour les migrants, mais pas de droits de l'homme ni de politique, thèmes qui manquaient à Ohn Ohn. Lorsqu'il découvre Grassroots, pour lui sa décision est donc claire : rejoindre l'organisation et travailler dans la perspective d'aider ses compatriotes. A Grassroots, il commence par travailler dans l'équipe de santé, ainsi qu'il le faisait à Wordlvision. Mais il est passionné d'informatique et petit à petit en fait sa spécialité, Htoo Chit (son directeur exécutif) l'envoyant à des séminaires de formations à Mae Sot, dans le Nord.

C'est aujourd'hui Ohn Ohn qui s'occupe du site internet de l'organisation, qui gère sa triple interface en langues Birmane, Thaïlandaise et Anglaise. C'est lui qui gère les problèmes informatiques fréquents dus à un matériel parfois trop vieux, souvent généreusement donné, mais rarement acquis de la meilleure qualité. Les coupures internet sont fréquentes et les imprimantes capricieuses. Ohn Ohn voudrait également prendre des cours d'anglais, mais entre le travail de la journée, les cours de conduite qu'il donne le week-end au personnel de l'organisation pour combler le manque de conducteurs, et bien-sûr les soins qu'il ne peut manquer de consacrer à sa jeune femme enceinte, il lui manque le temps pour le faire.

Ohn Ohn, comme la plupart des exilés Birmans qui travaillent à Grassroots, a un rêve de retour: il veut rentrer en Birmanie et enseigner l'informatique aux nouvelles générations et à tous ceux qui peuvent en bénéficier. « This is my dream », me répète-t-il à plusieurs reprises avec un sourire ravi. « C'est mon rêve », répète-t-il, à la façon d'un enfant qui avouerait que son rêve est d'intégrer l'équipe nationale de football, avec le sourire malicieux de quelqu'un qui viendrait de révéler une ambition secrète. Il ne s'agit plus de politique, il ne s'agit pas de combat. Il n'y a ni colère, ni rancœur dans ses explications, il s'agit de son rêve, tout simplement. Rentrer en Birmanie avec sa femme, revoir ses parents et son frère, enseigner. Permettre à la relève de savoir se servir d'un ordinateur, avoir accès à l'information, la diffuser.

Pour le volontaire étranger, c'est d'abord attendrissant. On ne peut s'empêcher d'y voir cette espèce d'innocence que l'on attribue trop facilement aux peuples asiatiques, qui contraste incontestablement avec nos mentalités méfiantes et désabusées. Vu de France, il y a dans la façon de parler de cet homme de 30 ans un abandon touchant, une innocence voire de la naïveté. Sauf qu'il s'agit ici du projet le plus sérieux et le plus grave qu'il m'ait jamais été donné d'entendre, bien loin des perspectives de carrière de la plupart de mes compatriotes. Rentrer en Birmanie pour Ohn Ohn, c'est d'abord risquer la prison sans procès pour accomplir son rêve, que quelques instants plus tôt, je trouvais attendrissant. Et s'il n'y avait que la prison, on pourrait presque en appeler au hasard, mais les difficultés qui l'attendent sont bien plus systématiques, quotidiennes.

Prenons cet exemple qui nous semble évident : l'informatique est un bien essentiel pour l'accès aux connaissances de la population Birmane. Mais, me dit Ohn Ohn avec simplicité, encore faut-il qu'il y ait l'électricité. Or cette dernière est rationnée, et on ne peut demander aux foyers d'avoir à choisir entre brancher l'ordinateur et avoir la lumière. Et pourtant c'est ainsi. Le courant électrique n'est de toute façon pas suffisant à charger une batterie de PC, à moins de l'y laisser nuits et jours, et d'y sacrifier le reste de l'électroménager. La pénurie, ne nous y méprenons pas, n'est pas qu'une question de pauvreté, elle est un choix politique, car le pays déborde de ressources naturelles, à la base d'un commerce florissant, en particulier avec son voisin chinois.

Donc, le manque d'électricité n'affecte pas les seuls utilisateurs d'informatique, mais bien la population dans son ensemble, ajoute San Sy, une Birmane de l'organisation qui travaille en finance et a rejoint notre conversation. Les rues sont plongées dans l'obscurité dès la fin du jour, pour dissuader les gens de se rencontrer le soir. La nuit, vous trouvant marchant seul dans l'obscurité, vous êtes susceptibles d'arrestation. Pour quel motif ? Vous marchiez seul dans l'obscurité. Cette légalité absurde, orale et ponctuelle, qui vogue au gré des envies militaires, est pourtant le lot commun de la population Birmane, qu'Ohn Ohn est prêt à accepter pour réaliser son rêve.

Au long de cette conversation je découvre à mon grand regret tout ce que j'avais encore à apprendre. Mais il faut bien partir, ne serait-ce que pour faire passer un message, que les nouvelles technologies, les médias en ligne et les JT télévisés sont encore incapables de transmettre. En effet, vu depuis la Birmanie, il semble que même le très technologique XXIè siècle ne pourra se passer de l'humain pour la transmission des idées.

 

24.06.2010

Fiers d'être citoyens de Birmanie, la nation d'Aung San Suu Kyi

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"Bonjour,

Aujourd'hui est le jour du 65è anniversaire de Daw Aung Sun Su Kyi. Cela fait bientôt une décennie que nous célébrons cet évènement chaque année, dans le monde entier. Toutefois, la personne concernée a encore dû se le fêter elle-même, dans la solitude de sa résidence surveillée.

Et ils sont nombreux encore, résistants, chefs ethniques, leaders de mouvements étudiants et femmes militantes qui se battent pour leurs croyances, à célébrer leur anniversaire derrière les barreaux, et cela depuis de longues années.

La liberté est le droit fondamental de tout citoyen. Notre leader nationale, Daw Aung Suun Su Kyi, ainsi que les autres prisonniers politiques, sont ceux qui mènent la lutte pour la libération du peuple Birman : le libérer du règne répressif de la junte et restaurer celui de la démocratie et de la participation du peuple.

Po Po.JPGCes leaders, qui se battent si courageusement, ne peuvent pourtant atteindre aucun rêve de liberté sans l'appui et la participation du peuple. C'est pour cela que nous sommes ici aujourd'hui, pour démontrer que nos volontés sont les mêmes, que tous nous souhaitons la démocratie, qui doit garantir au peuple liberté et justice. C'est pour cela que nous célébrons aujourd'hui cet anniversaire, ainsi que les communautés Birmanes aux quatre coins du monde, chacune à leur manière exprimant leur soutien et leur profond respect à Daw Aung Sun Su Kyi.

Soyons fière de cette femme, en tant que leader nationale mais également en tant que femme de Birmanie. C'est pourquoi nous célébrons également en ce jour, jour anniversaire d'Aung Sun Su Kyi, le "Jour de la Femme Birmane".

Et nous sommes fiers aujourd'hui de dire que nous sommes Birmans, citoyen de cette nation dans laquelle vit actuellement Daw Aung Sun Su Kyi. Et je crois que de nombreuses femmes sont également fières d'être Birmanes aujourd'hui, en ce jour spécial.

Une dernière fois, nous exprimons notre respect, notre estime, notre amitié à la lauréate du prix Nobel de la Paix, Daw Aung Sun Su Kyi, qui refuse et combat la dictature par la non violence, mais qui jamais ne se rend ni ne bat en retraite. Nous exprimons notre respect, notre estime et notre amitié à l'ensemble des femmes qui se battent pacifiquement, et nous leur souhaitons de réussir, de reprendre les droits confisqués par l'Etat au peuple de Birmanie. Je leur souhaite de pouvoir enfin relâcher leur étreinte et se reposer. Ainsi je m'incline afin de les honorer, et je termine ici ce discours."

Po Po, directrice adjointe de Grassroots HRE

 

Le 19 Juin 2010, la lauréate du prix Nobel de la Paix et leader du mouvement démocratique en Birmanie, Daw Aung San Suu Kyi, a eu soixante-ans. A Khuk Khak, dans la province de Phang Nga en Thaïlande, et ailleurs dans le monde, les communautés Birmanes ont exprimé à cette occasion leur respect et leur soutien à cette femme devenue une idole, et à celles qui se battent pour la même cause.

Environ quatre-vingt personnes étaient présentes à la modeste cérémonie organisée par Grassroots HRE  ce samedi.

Avant de pénétrer dans la salle principale dans laquelle se déroulera l'évènement, on passe sur une large terrasse où sont distribuées boissons et nourriture : le riz collant traditionnel servi dans une feuille de bananier, accompagné d'un verre de soda rempli de glaçons à ras bords. Devant la porte, le petit groupe de femmes du Women Center ont transporté leur étalage de bijoux, sacs faits main, et vendent pour deux euros un T-shirt à l'effigie d'Aung San Suu Kyi. Sur une table sont disposés des journaux, des livres collectant les témoignages de femmes restées en Birmanie, et un bulletin de vote symbolique destiné à la Junte, demandant la tenue d'élections libres.

P1010498.JPGA l'entrée les gens discutent, mangent et boivent, les enfants leur courant dans les jambes. Du côté du personnel de l'ONG, une certaine agitation se fait sentir : il faut revoir son discours, s'assurer que le rétroprojecteur fonctionne, que le son des micros est bien réglé.

Enfin la cérémonie commence. Je suis assez étonnée, car celle-ci se déroule dans un style plus ludique que solennel et protestataire. Certes, cette année les autorités thaïlandaises n'ont pas autorisé la communauté Birmane à défiler dans les rues comme elle l'avait fait les années précédentes. Certes encore, les discours sont tout de même émouvants et les regards empreints de gravité. Mais pourtant, loin des bancs d'école, c'est l'éducation qui est au cœur. Des diapositives commentées en langue Birmane sont présentées, retraçant la vie de la militante et ses principales actions. Plus tard, un jeu interactif est organisé. Deux animateurs posent des questions au public, en agrémentant leur rôle de petites scènes humoristiques. Ceux qui répondent juste obtiennent en cadeau une petite serviette de bain colorée. Tout le monde participe gaiement, des plus jeunes qui ont dû étudier ces questions en classe, aux parents qui se prennent au jeu et se précipitent sur le micro avec excitation pour obtenir leur récompense. La bonne humeur domine l'atmosphère, les blagues fusent, la connivence entre les générations est surprenante d'évidence.

Avant de mettre fin à l'évènement, les enfants se dispersent dans l'assemblée pour nous offrir des bougies. Nous nous recueillons ainsi quelques minutes autour de ces petites lueurs, qui n'éclairent pas la salle déjà pénétrée de soleil. Les plus jeunes, qui ne peuvent avoir le feu entre leurs mains, ne cessent pas de jouer et on leur intime discrètement de se taire.  On prie. Puis les bougies sont soufflées, la cérémonie est close.

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