04.06.2010

Migrations birmanes : quitter le pays de la junte n’est pas la fin du problème

 

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L'organisation GHRE (Grassroots Human Rights Education and Development) lutte pour promouvoir les droits, l'éducation, la sécurité et l'intégration des Birmans immigrés en Thaïlande.


Khao Lak, province de Phang Nga, Thailande.

 

Tout le monde ou presque se souvient de la date du 26 décembre 2004. Le lendemain de Noël de cette année-là, une vague gigantesque s'abattait sur les côtes de l'Asie du Sud Est, de la Thaïlande à l'Indonésie, tuant, blessant, délogeant, affectant des centaines de milliers de personnes. A Khao Lak, le souvenir est toujours brûlant et la peur n'a pas vraiment quitté les esprits. D'ailleurs beaucoup disent qu'un nouveau Tsunami est attendu pour le 12 juin de cette année 2010. Quelques sites internet et le bouche-à-oreilles relaient cette prévision inquiétante. D'autres personnes sont plus sceptiques, mais tout en avouant qu'ils n'iront pas sur la plage ce jour-là, et conseillent à leurs proches d'en faire autant. Que faut-il croire? Une chose est sure cependant, depuis cette date maudite, le visage de Khao Lak, sur la côte Andaman de Thaïlande, n'est plus le même. Les constructions que l'on voit n'ont que quelques années et on remarque que les travaux ne se sont pas fait attendre. Dans cette région très touristique en haute saison, entre décembre et avril principalement, tous les commerces rouvrent leurs portes et on peine à imaginer que la catastrophe est si proche, il y a six ans à peine. Les hôtels, les restaurants en tout genre, les agences touristiques organisant trekking, plongée et promenades à dos d'éléphants, ou encore les campings, les villages de bungalows en bambous, les boîtes de nuit et les bars, sont tous présents pour nous rappeler que nous sommes ici, à l'autre bout du monde, pour oublier. Oublier nos soucis du quotidien, le mauvais temps, le travail éreintant, notre patron, nos problèmes de couple, la voisine du dessous, etc. Pas question donc de s'éterniser sur les malheurs passés de cette région paradisiaque.

Pourtant les gens d'ici n'oublient pas. Bien au contraire, certains attendent la réplique. Parmi la population de cette région côtière de la province de Phang Nga, une communauté en particulier vit encore les conséquences de la vague : ce sont les ouvriers du bâtiment, ceux qui reconstruisent nos hôtels. Et pour la plupart, ils sont Birmans.

Dans la province de Phang Nga seulement, on estime la population birmane à près de 100 000 personnes, au minimum. Réfugiés pour certains, migrants économiques pour la plupart, ils ont quitté la Birmanie dans l'espoir d'une vie meilleure de l'autre côté de la frontière. Toutefois, quitter le pays de la junte de signifie pas la fin des difficultés.

La première de celles-ci est la confrontation à une population locale pas toujours très accueillante. Les thèmes classiques sont évoqués par certains Thaï que nous rencontrons: les Birmans sont voleurs, voyous, prennent les emplois des locaux, etc. D'autres arguments sont plus intrigants toutefois : une image influencée par d'anciennes querelles, comme la prise et la mise à sac de la capitale royale d'Ayuthaya (Thaïlande) en avril 1767 par le roi d'Ava Hsinbyushin (Birmanie). Temples détruits, images des dieux brûlées, viols, tortures : la férocité des soldats birmans ont durablement marqué les esprits. Bien-sûr tous les thaïlandais ne sont pas ainsi, beaucoup sont tolérants. Ils sont d'ailleurs comme tout le monde. Dans quel pays du globe l'immigrant n'est-il pas regardé avec peur, suspicion, rancœur, voire avec haine dans les pires cas?

A cette questioDSC01322.JPGn des rapports entre Birmans et Thaïlandais, s'ajoutent bien-sûr tous les problèmes beaucoup plus concrets rencontrés par les immigrés : sans papiers quand ils arrivent, ils doivent travailler informellement, et ne sont pas en position de négocier salaire ou conditions de travail. Beaucoup sont exploités économiquement, et la plupart des hommes travaillent dans des métiers difficiles : ils travaillent de nuit dans les plantations de caoutchouc, ou bien sous une chaleur étouffante en tant qu'ouvriers du bâtiment, dans les pêcheries, etc. Ils sont donc plus exposés à des problèmes de santé. Toutefois ils n'accèdent pas aux services médicaux thaïlandais, soit parce qu'ils sont illégaux, soit parce que les frais sont trop élevés. Lorsque les parents travaillent toute la journée, les enfants sont laissés à eux-mêmes, ne parlant pas thaïlandais à leur arrivée ils ne peuvent se rendre à l'école. Alors ils suivent leurs parents sur les chantiers, voire ils travaillent avec eux, ou aident leur mère à la maison dans les tâches domestiques. Beaucoup de familles vivent dans des logements précaires de bambous et de tôle, qui les protègent à peine des pluies diluviennes de la saison humide. Bien-sûr, beaucoup de thaïlandais vivent dans des conditions similaires de pauvreté, surtout dans le Nord du pays. Mais le problème des Birmans de Thaïlande est que, jusqu'à récemment, cette communauté est restée dans l'ombre, petites mains invisibles, sans accès aux services médicaux, sociaux, et encore moins aux droits. La peur d'être renvoyés dans leur pays a longtemps réduit les Birmans au silence. Peuple invisible donc, pas même reconnu par son gouvernement qui a refusé d'envoyer la moindre délégation après le Tsunami, affirmant qu'il n'existait pas de communauté birmane dans le Sud de la Thaïlande. Pourtant, des quelques 5000  personnes qui ont péri de la vague dans ce pays, on estime qu'entre 2000 et 2500 étaient Birmans.

 

1587137327_f7bafe552d.jpgC'est pour changer ce contexte que travaille l'organisation GHRE, créée en 2000 par Htoo Chit, ancien guérillero de la résistance birmane. Installée à Phang Nga depuis début 2005 au lendemain du Tsunami, l'ONG lutte pour défendre les droits de la communauté birmane afin de la rendre visible, et surtout réalise un immense travail d'éducation à la base, pour donner aux birmans les moyens de leur propre développement. Ecoles, centres médicaux, ateliers, aide légale et judiciaire sont quelques unes des activités de l'organisation, sur lesquelles je reviendrai plus en détail dans les articles suivants. Enfin, un des principaux objectifs de Htoo Chit et de son équipe est de créer des liens avec la communauté thaïlandaise, afin de promouvoir l'acceptation réciproque et l'intégration des nouvelles générations. C'est ainsi, sans lutte armée, ni discours enflammés, ni manifestations spectaculaires, mais à travers ce combat quotidien et sur tous les terrains que GHRE espère créer un espace de développement sain et productif pour la communauté birmane de Thaïlande.