21.05.2010

Simples militantes ou dangereuses mercenaires ? Portrait d’une Dama de Blanco

laura2.jpeg

 


« Je suis très passionnée. Quand je décide quelque chose, j'y mets tout, ma vie, tout. Et j'ai décidé de lutter pour la liberté de mon époux. C'est ce qui est fondamental. Tout mon temps, tout est consacré à ça. »[1]

 

Laura a une soixantaine d'années lorsque je la rencontre. Longs cheveux blancs, regard doux, elle parle d'une voix lente et suave. Humble certes, mais fière de son combat, elle me reçoit pleine de dignité, comme ses femmes cubaines que les coups durs de la vie ont forgées. Mais au fond de son regard on décèle également une certaine tristesse, qu'elle s'efforce de retenir même lorsque les larmes lui viennent à la gorge. Elle est la leader des Damas de Blanco, les Dames en Blanc, et en public rien ne transparait d'autre que sa détermination et sa résistance inébranlable face aux injures et aux affronts.

 

 

Les Damas de Blanco

 

Les « Damas de Blanco » est le nom de ce groupe de femmes qui militent pacifiquement pour la libération de leurs époux, fils, frères ou amis proches. La plupart de ceux-ci ont été emprisonnés lors d'une vague d'arrestation d'opposants politiques en mars 2003, rebaptisée « Printemps Noir ». C'est de là qu'est né le mouvement. Mais depuis, de nouvelles arrestations ont eu lieu, et de nouvelles  épouses et mères ont rejoint le groupe des Damas de Blanco. Il existe également les « Damas de Apoyo », Dames de Soutien, qui participent aux rassemblements même si aucun de leurs proches n'a été arrêté. Depuis 2003, le nombre de femmes impliquées a fluctué grandement du fait de la répression. Victimes d'intimidations ou de menaces, quelques unes ont décidé d'être plus discrètes et ont cessé de manifester ; d'autres encore ont depuis quitté le pays. De 70 ou 80 femmes certaines années, elles n'étaient qu'une vingtaine à se rassembler régulièrement en 2009.

Les Damas de Blanco se réunissent tous les dimanches à l'église de Santa Rita, sainte « avocate des cas impossibles », dans le quartier de Miramar, près de la célèbre Quinta Avenida[2] de La Havane. Elles y assistent à la messe de dix heures, toutes habillées de blanc. Vers midi commence la « caminata »[3] : les dames partent de l'église les unes derrière les autres, des glaïeuls à la main, marchent le long de l'avenue qui fait face pendant dix à quinze minutes, puis s'arrêtent et crient « ¡Libertad ! » une dizaine de fois. Elles répètent ensuite le même rituel dans le parc qui jouxte l'église. Une fois celui-ci achevé elles repartent en discutant et vont attendre le bus. Sur le chemin, elles rient, parlent fort, et distribuent des glaïeuls aux passants et aux passagers du bus, qui les acceptent avec le sourire. Elles se réunissent ensuite chez la « leader », Laura, pour le début d'après-midi.

 

IMG_0901.JPG

Laura, le tournant du Printemps Noir

 

Le cas de Laura est particulier car pour elle le passage dans la dissidence est brutal et subi. Avant les évènements du 18 mars 2003, elle était toujours restée en dehors de l'opposition et des activités de son époux, Hector, journaliste indépendant et leader du Parti Libéral de Cuba. Elle se consacrait à son travail de professeur et à ses tâches domestiques. Si son mari avait des visiteurs à la maison, elle les servait, s'occupait d'eux, mais se tenait en dehors des conversations. Mais au printemps 2003, Hector est arrêté et condamné à 20 ans de prison. Laura est alors projetée dans l'opposition à son insu par le combat qu'elle est obligée de mener, d'abord pour libérer son mari puis, en association avec d'autres femmes, pour les libérer tous.

« Je considère que pour moi, c'est le jour du procès qui a été fondamental. Ils l'ont emmené le 19, et le 3 avril c'était le procès. Quand j'ai vu le procureur, la salle était pleine de militants du Parti, d'étudiants en droit, de militaires, de la sécurité. De la famille nous n'étions pas plus de deux ou trois. [...] Quand j'ai vu ça, toute cette pièce de théâtre précisément pour inciter toutes les personnes qui étaient là, vraiment je me suis sentie très mal. A partir de là je me suis rendue compte que j'allais me consacrer à lutter pour la liberté de ma famille, de mon époux. Les femmes, nous avons commencé à nous rassembler, c'est comme ça que les Dames en Blanc se sont crées. »[4]

Pour défendre la cause de son mari, elle se bat donc d'abord sur un plan plus personnel : elle s'informe des lois cubaines et cherche la faille. Par exemple l'époux de Laura a été arrêté lors alors qu'il avait 60 ans. Il en a aujourd'hui 67, et est l'un des prisonniers politiques les plus âgés. Etant donné son âge avancé,  il devrait effectuer selon la loi une peine plus courte que celle prononcée lors du jugement. Au quotidien, elle se bat également pour dénoncer ses conditions de détention.

« C'est une personne de fort caractère. Ils l'ont même sanctionné dans la prison, il voulait écrire un livre. Les prisonniers m'ont fait passer les pages petit à petit, et la première partie a été publiée, mais la seconde partie, alors qu'il avait déjà écrit dix chapitres, ils l'ont pris [...] Et ils l'ont sanctionné. Ils l'ont dénudé devant les autres prisonniers. Quand j'ai su cela, j'ai fait appel devant le Conseil d'Etat. Quelqu'un m'a reçu...il avait fait un an de prison pas plus. J'ai dit au chef du service à la population qu'il semblait que les militaires de la prison s'étaient trompés, parce qu'ils croyaient qu'ils étaient sur la base navale de Guantanamo ou en Irak, et qu'ils n'étaient pas à Cuba, puisqu'ici on dit qu'il n'y a ni tortures ni humiliations pour les prisonniers, ils semblent qu'ils se soient trompés. Le Conseil d'Etat a dit qu'ils allaient enquêter. Ils n'ont jamais donné de réponse. »[6]

Au-delà du combat personnel, le mouvement apparait surtout comme le moyen collectif le plus efficace pour ces femmes de lutter pour la libération de tous les prisonniers politiques. Les Damas de Blanco sont visibles, et petit à petit gagnent en médiatisation. En tant que leader du mouvement, Laura est  présente à toutes les manifestations : elle n'a jamais manqué un dimanche de rassemblement depuis le 30 mars 2003.

« Nous ne manquons jamais au rendez-vous, ni par pluie ni par cyclone, ni rien. Un jour de cyclone nous étions trois, mais nous y étions. Notre objectif c'est qu'il n'y ait pas un dimanche dans cette avenue sans une Dame en Blanc. »[7]

 

Répression et isolement

laura.jpg

Les Damas de Blanco, tout comme les autres groupes dissidents de l'île, sont accusés par les autorités et les militants du Parti d'être des mercenaires à la solde des services secrets américains, ou financés par les anticastristes ultras de Miami.

« Nous, oui nous recevons de l'argent, mais pas de l'argent des Etats-Unis. Nous recevons de la part d'ONG comme "Plantados para la libertad", ils font des salons du livre, de nourriture, et c'est avec cet argent, tous les trois mois 150 pesos. [...] Il y a d'autres organisations, par exemple d'Europe, qui lorsqu'elles viennent pour une visite elles nous laisse un peu d'argent, mais ce n'est pas fixe. »[8]

Pour Laura et pour les autres il n'y a pas de doute quant au but de ces rumeurs sur l'origine de leurs fonds. Il ne s'agit que de propagande qui sert à justifier et à alimenter la répression, et surtout les fréquentes manifestations de haine collective, ces fameux « actos de repudio ».

La vie de Laura a donc changé radicalement depuis ce printemps de 2003. Elle a quitté son travail de professeur de littérature qui lui prenait beaucoup de temps. Ses relations également ont changé. L'isolement, petit à petit, s'est ressenti. Si bien-sûr de nouvelles relations se créent, celles-ci sont toutes liées à son activité de militante. Dans l'ensemble ses anciens élèves la soutiennent, mais les ex-collègues de travail, eux, la saluent de loin. Et surtout, il y a la famille...

« J'ai même eu des problèmes avec des membres de ma famille. Beaucoup. Par exemple des cousins avec qui j'ai été élevée comme frères et sœurs, l'un est médecin, l'autre avocate. La sécurité les a appelés, disant que s'ils me voyaient ils perdraient leur travail. Alors je leur ai dit de ne pas s'inquiéter, que je les aimais toujours, même si je ne les voyais pas, parce qu'ils avaient une famille et qu'ils devaient la nourrir. [...] Et c'est ainsi, la famille se sépare un peu de toi...C'est dur, tu as grandi avec ces gens, tu les aimes, et ils doivent agir comme si tu n'existais pas... Mais bon, c'est le chemin que j'ai choisi, et je vais continuer. Ma vie c'était ma maison, mes élèves...Mais bon, Dieu l'a voulu ainsi. Et on va continuer. »[9]

 

 

(Photos: Reuters)


[1] « Yo soy muy apasionada. Cuando yo decido algo, pongo todo, mi alma, mi vida, todo. Y yo decidí luchar por la libertad de mi esposo. Eso es lo fundamental. Todo mi tiempo, todo está dedicado a esto.»

[2] Très belle avenue dans la prolongation du Malecón, et dont le nom n'est pas sans rappeler une célèbre avenue newyorkaise.

[3] « marche », « promenade »

[4] « Yo digo que para mi, fue fundamental el día del juicio. Se lo llevaron el día 19 y el día 3 de Abril fue el juicio. Cuando vi a la fiscal, aquella sala era llena de militantes del partido, de estudiantes de derecho, militares, de la seguridad. De la familia estábamos nada más dos o tres. [...] Cuando yo vi aquello, toda esta obra de teatro precisamente para incentivar a las personas que estaban allí, de verdad que me sentí muy mal. A partir de allí me di cuenta que tenia que dedicarme a luchar por la libertad de mi familia, de mi esposo. Y las mujeres empezamos a unirnos, y así como se hicieron las Damas de Blanco  »

[6] « Es una persona de un carácter muy fuerte. Incluso lo sancionaron porque adentro de la prisión, quería escribir un libro. Los presos poco a poco me hicieron llegar página a página, y se publicó la primera parte, pero la secunda parte, cuando ya había escrito diez capítulos de la secunda parte, le cogieron [...] Y lo sancionaron. Lo desnudaron delante de los demás presos. Cuando yo conocí esta situación, apelé al Consejo de Estado. Me atendió alguien...tenía un año de cárcel nada mas. El jefe de atención a la población, se lo dije que parecía que los militares de la prisión de la pendiente se habían equivocado, porque creían que estaban en la base naval de Guantánamo o en Irak, y que no estaban en Cuba, porque aquí plantean que no hay torturas ni humillaciones para los presos, parece que se habían equivocado. El Consejo de Estado dijo que iban a investigar. Nunca han dado respuesta.»

[7] «Nunca faltamos, ni por ciclón, ni por lluvia, ni nada. Con ciclón hemos ido tres, pero hemos ido. Tenemos como meta que nunca haya un Domingo en esta avenida sin que haya una Dama de Blanco.»

[8] « Nosotros, sí recibimos dinero, pero no del dinero de Estados-Unidos. Recibimos de ONG como "Plantados para la libertad", hacen ferias de libro, de comida, y con este dinero es con los que ellos, cada tres meses 150 pesos. [...] Hay otras organizaciones, por ejemplo de Europa, que cuando vienen para una visita nos dan algún dinero, pero eso no es fijo.»

[9] «He tenido problemas incluso con mis familiares. Muchos. Por ejemplo, primos que nos criamos juntos como hermanos, uno es médico, otra es abogada. La seguridad los llamó, decía que si me veían iban a perder su trabajo. Entonces yo se les dije que no se preocupen, que yo les sigo queriendo, aunque no los vea, porque ellos tienen familia y tienen que mantenerla. [...] Entonces es así, la familia que se separa un poco de ti...Es duro, tu te has criado con las personas, que tu las quieres, y ellos tienen que actuar como si tu no existieras...Pero bueno, es el camino que he escogido, y voy a seguir adelante. Lo mío era mi casa, mis alumnos... Pero bueno, Dios lo quiso así. Y seguiremos adelante. »