21.05.2010

Simples militantes ou dangereuses mercenaires ? Portrait d’une Dama de Blanco

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« Je suis très passionnée. Quand je décide quelque chose, j'y mets tout, ma vie, tout. Et j'ai décidé de lutter pour la liberté de mon époux. C'est ce qui est fondamental. Tout mon temps, tout est consacré à ça. »[1]

 

Laura a une soixantaine d'années lorsque je la rencontre. Longs cheveux blancs, regard doux, elle parle d'une voix lente et suave. Humble certes, mais fière de son combat, elle me reçoit pleine de dignité, comme ses femmes cubaines que les coups durs de la vie ont forgées. Mais au fond de son regard on décèle également une certaine tristesse, qu'elle s'efforce de retenir même lorsque les larmes lui viennent à la gorge. Elle est la leader des Damas de Blanco, les Dames en Blanc, et en public rien ne transparait d'autre que sa détermination et sa résistance inébranlable face aux injures et aux affronts.

 

 

Les Damas de Blanco

 

Les « Damas de Blanco » est le nom de ce groupe de femmes qui militent pacifiquement pour la libération de leurs époux, fils, frères ou amis proches. La plupart de ceux-ci ont été emprisonnés lors d'une vague d'arrestation d'opposants politiques en mars 2003, rebaptisée « Printemps Noir ». C'est de là qu'est né le mouvement. Mais depuis, de nouvelles arrestations ont eu lieu, et de nouvelles  épouses et mères ont rejoint le groupe des Damas de Blanco. Il existe également les « Damas de Apoyo », Dames de Soutien, qui participent aux rassemblements même si aucun de leurs proches n'a été arrêté. Depuis 2003, le nombre de femmes impliquées a fluctué grandement du fait de la répression. Victimes d'intimidations ou de menaces, quelques unes ont décidé d'être plus discrètes et ont cessé de manifester ; d'autres encore ont depuis quitté le pays. De 70 ou 80 femmes certaines années, elles n'étaient qu'une vingtaine à se rassembler régulièrement en 2009.

Les Damas de Blanco se réunissent tous les dimanches à l'église de Santa Rita, sainte « avocate des cas impossibles », dans le quartier de Miramar, près de la célèbre Quinta Avenida[2] de La Havane. Elles y assistent à la messe de dix heures, toutes habillées de blanc. Vers midi commence la « caminata »[3] : les dames partent de l'église les unes derrière les autres, des glaïeuls à la main, marchent le long de l'avenue qui fait face pendant dix à quinze minutes, puis s'arrêtent et crient « ¡Libertad ! » une dizaine de fois. Elles répètent ensuite le même rituel dans le parc qui jouxte l'église. Une fois celui-ci achevé elles repartent en discutant et vont attendre le bus. Sur le chemin, elles rient, parlent fort, et distribuent des glaïeuls aux passants et aux passagers du bus, qui les acceptent avec le sourire. Elles se réunissent ensuite chez la « leader », Laura, pour le début d'après-midi.

 

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Laura, le tournant du Printemps Noir

 

Le cas de Laura est particulier car pour elle le passage dans la dissidence est brutal et subi. Avant les évènements du 18 mars 2003, elle était toujours restée en dehors de l'opposition et des activités de son époux, Hector, journaliste indépendant et leader du Parti Libéral de Cuba. Elle se consacrait à son travail de professeur et à ses tâches domestiques. Si son mari avait des visiteurs à la maison, elle les servait, s'occupait d'eux, mais se tenait en dehors des conversations. Mais au printemps 2003, Hector est arrêté et condamné à 20 ans de prison. Laura est alors projetée dans l'opposition à son insu par le combat qu'elle est obligée de mener, d'abord pour libérer son mari puis, en association avec d'autres femmes, pour les libérer tous.

« Je considère que pour moi, c'est le jour du procès qui a été fondamental. Ils l'ont emmené le 19, et le 3 avril c'était le procès. Quand j'ai vu le procureur, la salle était pleine de militants du Parti, d'étudiants en droit, de militaires, de la sécurité. De la famille nous n'étions pas plus de deux ou trois. [...] Quand j'ai vu ça, toute cette pièce de théâtre précisément pour inciter toutes les personnes qui étaient là, vraiment je me suis sentie très mal. A partir de là je me suis rendue compte que j'allais me consacrer à lutter pour la liberté de ma famille, de mon époux. Les femmes, nous avons commencé à nous rassembler, c'est comme ça que les Dames en Blanc se sont crées. »[4]

Pour défendre la cause de son mari, elle se bat donc d'abord sur un plan plus personnel : elle s'informe des lois cubaines et cherche la faille. Par exemple l'époux de Laura a été arrêté lors alors qu'il avait 60 ans. Il en a aujourd'hui 67, et est l'un des prisonniers politiques les plus âgés. Etant donné son âge avancé,  il devrait effectuer selon la loi une peine plus courte que celle prononcée lors du jugement. Au quotidien, elle se bat également pour dénoncer ses conditions de détention.

« C'est une personne de fort caractère. Ils l'ont même sanctionné dans la prison, il voulait écrire un livre. Les prisonniers m'ont fait passer les pages petit à petit, et la première partie a été publiée, mais la seconde partie, alors qu'il avait déjà écrit dix chapitres, ils l'ont pris [...] Et ils l'ont sanctionné. Ils l'ont dénudé devant les autres prisonniers. Quand j'ai su cela, j'ai fait appel devant le Conseil d'Etat. Quelqu'un m'a reçu...il avait fait un an de prison pas plus. J'ai dit au chef du service à la population qu'il semblait que les militaires de la prison s'étaient trompés, parce qu'ils croyaient qu'ils étaient sur la base navale de Guantanamo ou en Irak, et qu'ils n'étaient pas à Cuba, puisqu'ici on dit qu'il n'y a ni tortures ni humiliations pour les prisonniers, ils semblent qu'ils se soient trompés. Le Conseil d'Etat a dit qu'ils allaient enquêter. Ils n'ont jamais donné de réponse. »[6]

Au-delà du combat personnel, le mouvement apparait surtout comme le moyen collectif le plus efficace pour ces femmes de lutter pour la libération de tous les prisonniers politiques. Les Damas de Blanco sont visibles, et petit à petit gagnent en médiatisation. En tant que leader du mouvement, Laura est  présente à toutes les manifestations : elle n'a jamais manqué un dimanche de rassemblement depuis le 30 mars 2003.

« Nous ne manquons jamais au rendez-vous, ni par pluie ni par cyclone, ni rien. Un jour de cyclone nous étions trois, mais nous y étions. Notre objectif c'est qu'il n'y ait pas un dimanche dans cette avenue sans une Dame en Blanc. »[7]

 

Répression et isolement

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Les Damas de Blanco, tout comme les autres groupes dissidents de l'île, sont accusés par les autorités et les militants du Parti d'être des mercenaires à la solde des services secrets américains, ou financés par les anticastristes ultras de Miami.

« Nous, oui nous recevons de l'argent, mais pas de l'argent des Etats-Unis. Nous recevons de la part d'ONG comme "Plantados para la libertad", ils font des salons du livre, de nourriture, et c'est avec cet argent, tous les trois mois 150 pesos. [...] Il y a d'autres organisations, par exemple d'Europe, qui lorsqu'elles viennent pour une visite elles nous laisse un peu d'argent, mais ce n'est pas fixe. »[8]

Pour Laura et pour les autres il n'y a pas de doute quant au but de ces rumeurs sur l'origine de leurs fonds. Il ne s'agit que de propagande qui sert à justifier et à alimenter la répression, et surtout les fréquentes manifestations de haine collective, ces fameux « actos de repudio ».

La vie de Laura a donc changé radicalement depuis ce printemps de 2003. Elle a quitté son travail de professeur de littérature qui lui prenait beaucoup de temps. Ses relations également ont changé. L'isolement, petit à petit, s'est ressenti. Si bien-sûr de nouvelles relations se créent, celles-ci sont toutes liées à son activité de militante. Dans l'ensemble ses anciens élèves la soutiennent, mais les ex-collègues de travail, eux, la saluent de loin. Et surtout, il y a la famille...

« J'ai même eu des problèmes avec des membres de ma famille. Beaucoup. Par exemple des cousins avec qui j'ai été élevée comme frères et sœurs, l'un est médecin, l'autre avocate. La sécurité les a appelés, disant que s'ils me voyaient ils perdraient leur travail. Alors je leur ai dit de ne pas s'inquiéter, que je les aimais toujours, même si je ne les voyais pas, parce qu'ils avaient une famille et qu'ils devaient la nourrir. [...] Et c'est ainsi, la famille se sépare un peu de toi...C'est dur, tu as grandi avec ces gens, tu les aimes, et ils doivent agir comme si tu n'existais pas... Mais bon, c'est le chemin que j'ai choisi, et je vais continuer. Ma vie c'était ma maison, mes élèves...Mais bon, Dieu l'a voulu ainsi. Et on va continuer. »[9]

 

 

(Photos: Reuters)


[1] « Yo soy muy apasionada. Cuando yo decido algo, pongo todo, mi alma, mi vida, todo. Y yo decidí luchar por la libertad de mi esposo. Eso es lo fundamental. Todo mi tiempo, todo está dedicado a esto.»

[2] Très belle avenue dans la prolongation du Malecón, et dont le nom n'est pas sans rappeler une célèbre avenue newyorkaise.

[3] « marche », « promenade »

[4] « Yo digo que para mi, fue fundamental el día del juicio. Se lo llevaron el día 19 y el día 3 de Abril fue el juicio. Cuando vi a la fiscal, aquella sala era llena de militantes del partido, de estudiantes de derecho, militares, de la seguridad. De la familia estábamos nada más dos o tres. [...] Cuando yo vi aquello, toda esta obra de teatro precisamente para incentivar a las personas que estaban allí, de verdad que me sentí muy mal. A partir de allí me di cuenta que tenia que dedicarme a luchar por la libertad de mi familia, de mi esposo. Y las mujeres empezamos a unirnos, y así como se hicieron las Damas de Blanco  »

[6] « Es una persona de un carácter muy fuerte. Incluso lo sancionaron porque adentro de la prisión, quería escribir un libro. Los presos poco a poco me hicieron llegar página a página, y se publicó la primera parte, pero la secunda parte, cuando ya había escrito diez capítulos de la secunda parte, le cogieron [...] Y lo sancionaron. Lo desnudaron delante de los demás presos. Cuando yo conocí esta situación, apelé al Consejo de Estado. Me atendió alguien...tenía un año de cárcel nada mas. El jefe de atención a la población, se lo dije que parecía que los militares de la prisión de la pendiente se habían equivocado, porque creían que estaban en la base naval de Guantánamo o en Irak, y que no estaban en Cuba, porque aquí plantean que no hay torturas ni humillaciones para los presos, parece que se habían equivocado. El Consejo de Estado dijo que iban a investigar. Nunca han dado respuesta.»

[7] «Nunca faltamos, ni por ciclón, ni por lluvia, ni nada. Con ciclón hemos ido tres, pero hemos ido. Tenemos como meta que nunca haya un Domingo en esta avenida sin que haya una Dama de Blanco.»

[8] « Nosotros, sí recibimos dinero, pero no del dinero de Estados-Unidos. Recibimos de ONG como "Plantados para la libertad", hacen ferias de libro, de comida, y con este dinero es con los que ellos, cada tres meses 150 pesos. [...] Hay otras organizaciones, por ejemplo de Europa, que cuando vienen para una visita nos dan algún dinero, pero eso no es fijo.»

[9] «He tenido problemas incluso con mis familiares. Muchos. Por ejemplo, primos que nos criamos juntos como hermanos, uno es médico, otra es abogada. La seguridad los llamó, decía que si me veían iban a perder su trabajo. Entonces yo se les dije que no se preocupen, que yo les sigo queriendo, aunque no los vea, porque ellos tienen familia y tienen que mantenerla. [...] Entonces es así, la familia que se separa un poco de ti...Es duro, tu te has criado con las personas, que tu las quieres, y ellos tienen que actuar como si tu no existieras...Pero bueno, es el camino que he escogido, y voy a seguir adelante. Lo mío era mi casa, mis alumnos... Pero bueno, Dios lo quiso así. Y seguiremos adelante. »

 

12.05.2010

Darsi, militant social en prison

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« J'aspire à ce que cesse toute cette souffrance et le plus tôt possible car il y a des gens qui sont à la limite. La communauté européenne attend que Raúl, attend je ne sais pas quoi, mais il y a des milliers de gens qui vont en prison tous les jours pour des bouteilles d'huile, deux petits paquets de rien. Ils te gâchent la vie et te mettent 3-4 ans. Ou alors il y a un jeune qui arrache ta chaîne parce qu'il n'a pas d'autre moyen de trouver trois dollars pour s'acheter un soda et se le boire tranquillement. Là on est dans une situation bien foutue, bien désespérante. Et il faut la régler. On n'a pas le temps d'attendre de voir si Raúl est réformiste, si le modèle chinois, si le modèle je ne sais pas quoi ! L'urgence, parce que la transition démocratique où ils nous poussent, c'est...c'est à l'explosion sociale. Parce que chaque jour se perd un peu plus cette relation Etat-citoyen, ce contrat social. Chaque jour il s'effrite. Chaque jour les gens identifient un peu plus l'Etat comme l'ennemi qui t'étouffe et pas comme cette entité sensée réguler la vie nationale. Et ça nous mène vers l'anarchie, le chaos, et cette possibilité de l'explosion, d'une fin tragique suite à 50 ans de souffrance. Et ça c'est ce que je ne veux pas. Il y a beaucoup de personnes qui le voient de façon plus pausée, plus tranquille comme s'il y avait d'autres options. Mais moi je ne le vois pas comme ça, parce que je suis dans la rue, lui est dans la rue, et il y a une grande tension sociale. Et les conséquences de l'échec du modèle. Le modèle a échoué! Et ce que nous voulons c'est ceci, que ça change! Et pour que ça change il va falloir pousser bien fort, et ne pas attendre que ça nous arrive d'en haut. »[1]

Darsi Ferrer, médecin et journaliste,

Directeur du Centre de Santé et des droits de l'homme Juan Bruno Zayas.

 

 

Le jour de notre entretien, Darsi me confiait qu'il jouissait d'une certaine notoriété à l'étranger, grâce aux activités et projets qu'il menait pour la population cubaine. Alors les autorités cubaines, tout de même sensibles à la pression de la communauté internationale, ne prendraient pas selon lui le risque de l'enfermer, car il était un médecin connu et apprécié, à Cuba et à l'extérieur.

Mais voilà, Darsi s'est trompé. Depuis le 21 juillet 2009, il est derrière les barreaux et, à ce jour, il n'a pas été jugé. Il est officiellement accusé d'avoir obtenu « illégalement » deux sacs de ciment, dans le but de rénover sa maison. Depuis ce jour, il continue à écrire des articles, nous livre ses réflexions sur la politique cubaine, mais conte également ce qu'il vit depuis sa cellule de Valle Grande (prison de l'ouest de La Havane). Il y raconte d'autres histoires, similaires à la sienne, celles d'autres opposants, d'autres détenus. Il décrit les conditions de vie des prisonniers de conscience et des autres, en dénonçant encore et toujours ce qu'il juge inacceptable.

Mais Darsi, leader des manifestations illégales du 10 Décembre pour la journée internationale des droits de l'homme,  laisse sans parrain des projets novateurs et des actions quotidiennes. Darsi n'était pas qu'un opposant, il était avant tout un médecin pour ses voisins, un militant social pour les habitants des quartiers pauvres, un sociologue qui révolutionne les méthodes de la dissidence, en s'attachant à écouter ce que le peuple cubain a à dire, en refusant de parler à sa place.

Je livre donc ci-dessous des extraits de cette interview qu'il m'a accordée chez lui, un jour de la fin du mois de mars 2009, entouré de sa femme et de son jeune fils.

 

L'entrée dans l'opposition

« Depuis que je suis né j'ai toujours entendu la réalité des violations, des injustices qui se commettaient à Cuba. Même chez moi, quand j'étais petit j'allais souvent au poste de police. "Ils embêtent mon père", et je ne comprenais pas comment mon père, un homme si apprécié dans le village, ils l'aimaient beaucoup, il aidait tout le monde, pourquoi la police le harcelait tant. Ce sont des traumatismes de l'enfance. [...] Tout petit je ne comprenais pas et j'avais peur parce que je voyais très souvent la police chez moi qui emmenait mon père. Et puis quand j'ai été plus grand il a été fait prisonnier deux ans encore pour des problèmes politiques. Et petit à petit j'ai grandi, j'ai compris, j'ai comparé, j'ai vu à quel point tout ce processus était anti-démocratique et violait tous types de droits et libertés. »[2]

« Petit à petit j'ai rencontré des gens de la dissidence, je me suis intégré jusqu'à réussir à faire le pas. Parce que ce n'est pas facile, tu as toujours peur au début. Et puis petit à petit tu perds cette peur et tu arrives au seuil où tu te dis "non, je dois être cohérent avec ma façon de penser, de sentir". Et ainsi je crois que nous sommes tous plus ou moins passés par là. »[3]

 

Le médecin

« A l'intérieur de l'opposition j'ai essayé de me consacrer plutôt au secteur social. Je dirige quelque chose qui s'appelle "Centre de Santé et Droits de l'Homme Juan Bruno Zayas". C'est un groupe de médecins et d'autres personnes qui nous aident à offrir des services de santé à la communauté. Les gens viennent ici ou c'est nous qui allons leur offrir une assistance médicale quand ils en ont besoin. Nous allons aussi dans les quartiers pauvres, comme les albergues, et là-bas aussi on offre des services de santé. »[4]

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« Il y a beaucoup de besoins. Il n'y a pas de médecins, pas de médicaments, même pas l'essentiel. A l'hôpital, il n'y a pas de médecin pour prendre la tension d'un hypertensif, etc. Les choses les plus simples. Cuba exporte plus de 3000 médecins et les retire au peuple, avec des sacs pleins de médicaments de toute sorte. Si maintenant on va dans une pharmacie c'est sûr qu'on ne trouve pas de vitamines, pour ne pas parler de choses plus sophistiquées. »[5]

 

Le sociologue

« Une autre chose que nous faisons, je vais te montrer : Cuba baromètre. Nous faisons des enquêtes sociologiques. Celle-ci sera la cinquième que nous réalisons [...]. Nous avons déjà plus de 6000 ou 7000 réponses. Nous en sortons une tous les deux mois, chaque fois avec un thème différent. Il y a eu une très bonne diffusion par les medias, El Heraldo et quelques chaînes de télévision. La radio aussi, Radio Martí, Rebota, à travers les clippers qu'ils nous donnent dans les ambassades, quelqu'un le voit et le diffuse par les antennes illégales, comme Canal 41 ou Canal 22. Certaines personnes te disent "mais avec ça on ne va pas régler grand-chose", d'autres te disent "tu penses qu'on peut résoudre quelque chose avec ça?", avec espoir. Et voilà, c'est un petit pas, mais extrêmement important parce qu'il nous enseigne des informations qui nous aident à nous resituer. Pendant longtemps l'opposition a fait des projets, des projets qui prétendaient que la population suivrait, mais souvent ces projets ne sont pas en accord avec la façon de se projeter, avec la façon de penser de la population. Ce qui est logique c'est d'abord de connaître les attentes de cette population, comment elle se projette, puis sur cette base établir le projet, et pas l'inverse. » [6]

« On marche et puis "s'il vous plaît vous pouvez nous remplir une enquête ?" [...] Le taux de rejet a été minime, presque nul. Au contraire, les cubains ont besoin d'être écoutés et de pouvoir participer. Pendant 50 ans ils n'ont pas pu le faire. Pendant 50 ans le gouvernement a parlé pour le peuple, l'exil aussi, l'opposition, la communauté internationale. Tout le monde a parlé pour le peuple et le peuple n'a pas pu dire un mot. Alors oui c'est un exercice qui a été très bien accepté parce que les gens se sentent importants, ils sentent qu'ils ont une voix. »[7]

Le résistant

« C'est nous qui dérangeons la sécurité ! Dans notre cas. Parce que nous sommes des emmerdeurs. Et ils se gardent beaucoup d'avoir des problèmes avec nous, parce que quand ils nous ennuient, on devient mauvais, bien durs avec eux. Un jour quelqu'un m'avait peint sur le mur, un jour d'élections, « Vive Fidel ». A l'aube, cachés ils m'ont peint ça. Alors le matin quand je me suis levé je suis juste rentré, j'ai pris un feutre et j'ai écrit encore plus grand « A bas Fidel » et je me suis assis, en attendant. Quand ils sont venus ici nous faire des actes de répudiation, on s'est tenus là et on leur a dit des choses aussi. C'est qu'il faudra nous tuer. »

 

 

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Sin Tierras, Lorenzo Chelleri.



[1] «Lo que aspiro es a que termine todo este sufrimiento y lo antes posible porque hay gente que está en el limite. O sea la comunidad europea espera que Raúl, a ver no sé qué, pero miles de gente que van todos los días entrando a prisión por tener dos pomos de aceite, dos paqueticos de perros. Te desgracian la vida y te ponen 3-4 años. O hay un joven que te arrebata la cadena y es que no tiene otra forma de encontrar tres dólares para comprarse un refresco y tomárselo tranquilo. Y es una situación bien jodida, bien desesperante. Y hay que buscarle solución. No hay tiempo para seguir esperando a ver si Raúl es reformista, si el modelo chino, ¡si el modelo no sé qué! La urgencia, porque incluso Cuba, a la transición democrática donde nos están empujando, es...a un estadillo social. Porque cada día se va perdiendo más esta relación Estado-ciudadano, este contrato social. Cada día se va diluyendo. Las personas se van identificando más cada día el gobierno, el Estado, como el enemigo que te ahoga, y no como esta identidad que regula la vida nacional. Y esto está llevando a la anarquía, al caos, y por supuesto a la opción de un estadillo, de un final trágico después de 50 años de sufrimiento. Y es lo que no quiero. Y esto hay muchas personas que lo ven de modo más pausado, más tranquilo, como si hubiese otras opciones. Yo no lo veo así, porque yo estoy en la calle, él esta en la calle, y hay una gran tensión social. Y hay unas consecuencias debido al fracaso del modelo. ¡El modelo fracaso! Y entonces lo que queremos es eso, ¡como eso cambia! Y para cambiarlo hay que empujar bien duro, no seguir esperando que llegue el de arriba para abajo.»

[2] «Eso hizo que desde que nací siempre estuviera escuchando la realidad de todas las violaciones, las injusticias que se cometían en Cuba. Incluso en mi casa con tremenda frecuencia, yo de niño iba a la policía. "Están molestando a mi Papa", y yo no entendía como mi Papa, un hombre muy querido en el pueblo, lo querían muchos, le hacia favores a todo el mundo, por qué la policía lo hostiga tanto. O sea son traumas de niño[...] De niño chiquitico no entendía bien y yo vivía asustado porque con mucha frecuencia veía a la policía metida en mi casa, se llevaban detenido a mi Papa. Incluso ya yo con más conciencia él estuvo preso por dos años más otra vez por cosas políticas. Y poco a poco fui creciendo, fui entendiendo, fui comparando, fui viendo todo lo antidemocrático de este proceso, lo violatorio de todo tipo de derechos y libertad.»

[3] «Poco a poco después fui conociendo personas de la disidencia, me fui entrando hasta que logre dar el paso. Porque no es fácil, uno tiene miedo siempre, en los primeros momentos. Pues poco a poco fui perdiendo este miedo y va alcanzando el umbral de decir "No,  yo tengo que  ser consecuente con mi forma de pensar, con mi forma de sentir". Y así más o menos creo que nos ha pasado a todos un poco.»

[4] «Dentro de la oposición, yo he tratado de moverme dentro del ámbito social. O sea, yo dirigí algo que llamamos "Centro de Salud y Derechos Humanos Juan Bruno Zayas" Esto es un grupo de médicos, y otras personas que también nos ayudan en lo que ofrecemos servicio de salud en la comunidad. O sea aquí vienen las personas o vamos nosotros a ofrecerles asistencia médica a personas que lo necesitan. También vamos a las villas miserias, o sea a las comunidades pobres como las albergues, y allí también ofrecemos servicios de salud.»

[5] «Pues hay muchas necesidades. No hay médicos, no hay medicamentos, ni siquiera el esencial. En el hospital, un hipertenso no hay médico para tomarse la presión, etc. O sea las cosas más simples. En lo que Cuba exporta más de 3000 médicos y se los quita al pueblo, con las mochilas cargadas de medicamentos de  todos tipos. Si vamos ahora a una farmacia seguro que no hay vitaminas, para no hablar de cosas más sofisticadas.»

 

[6] «Otra de las cosas que hacemos es esto. Ahora te la voy a enseñar. "Cuba barómetro". O sea hacemos encuestas e investigaciones sociológicas. Esta va a ser la quinta que hacemos. [...]Ya hemos tenido más de 6000 o 7000 encuestas. Cada dos meses estamos sacando una, cada una con tema diferente. Ha tenido muy buena divulgación por muchísimos medios, incluso por el Heraldo, los canales de televisión se han haciendo echo. Por las radios también, Radio Martí, Rebota, por los clíper que nos dan en las embajadas, uno lo ve y lo divulga, por las antenas ilegales, digamos Canal 41 y Canal 22. Alguna gente te dice "pero con eso no vamos a resolver mucho", otros te dicen « ¿y tu piensas que con eso se resuelva algo?" con esperanza. Y así, es un pequeño pasito, además muy importante porque eso enseña información incluso para nosotros mismos que vemos cosas allí, que nos ayudan a reenfocarnos. Digamos la oposición llevaba mucho tiempo haciendo proyectos, proyectos que pretendían que la población asumiera, y muchas veces esos proyectos no están en sintonía con el modo de proyectarse, con el modo de pensar de la población. Entonces lo lógico es conocer las expectativas de la población, como se proyecta, para sobre esta base establecer los proyectos, y no al revés.»

[7] «Vamos caminando y "¿por favor nos pueden llenar esta encuesta?" [...] El nivel de rechazo ha sido mínimo, o sea casi inexistente. Al contrario el cubano necesita ser escuchado, de poder participar. En 50 años no lo ha podido hacer. Incluso en 50 años ha hablado por el pueblo el gobierno, pero también el exilio, la oposición, la comunidad internacional. Todo el mundo ha hablado por el pueblo y el pueblo no ha podido decir ni una palabra. Entonces eso es un ejercicio que ha tenido un nivel de aceptación muy grande, porque la gente se siente importante, siente que tiene una voz.»

 

06.05.2010

El Ciego, la voix des prisonniers cubains

 

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Si tú haces nada, no te hacen nada. Pero si no haces nada, pues no existes. Porque si eres activista tienes que hacer algo.»[1]

 

Juan Carlos est aveugle. C’est ce qu’on dit de lui en tout cas : « El Ciego », c’est ainsi qu’on l’appelle. Pourtant il suffit que l’aveugle ouvre la bouche pour que disparaisse ce handicap aux yeux de son interlocuteur, tant Juan Carlos est présent. Il parle avec animation, de tout son corps, et il se rapproche de vous pour vous dire certaines choses, et ses paroles sont si captivantes qu’on ne peut pas ne pas deviner, derrière ses lunettes noires, un regard pétillant d’intelligence. Juan Carlos parle sans discontinuer et vite, très vite, mais distinctement. Et malgré cette rapidité dans le débit de paroles, chacune trouve sa place, semble pesée et évaluée, si bien qu’il est impossible de lâcher le fil de ce qu’il dit. Il y a certaines personnes comme cela, qui vous donnent l’impression d’avoir appris et compris plus de choses passionnantes dans les dix dernières minutes que dans les six derniers mois, qui aiguisent votre esprit. Juan Carlos est de celles-ci.

 

Le parcours de Juan Carlos est particulier, car rien ne semble l’avoir poussé dans l’opposition que ses convictions personnelles : des convictions héritées de son père et de José Martí, et alimentées par une inébranlable foi chrétienne.

« Entré porque yo estudiaba José Martí, y estudiaba la Biblia, y Radio Martí me ayudó mucho a entender lo que pasaba aquí. Entonces con lo que estudiaba, y la Biblia, y mi Papa, que le oía desde niño criticando al gobierno, por eso que yo entré. »[2]

 

 

Juan Carlos a commencé par suivre une carrière juridique, pensant que le droit lui donnerait des instruments pour défendre ensuite la justice en laquelle il croyait, même si à l’époque l’idée était encore imprécise quant à la forme que cela allait prendre.

 

« Tenía idea de que estudiando una carrera de derecho tenía conocimiento y un instrumento en las manos para defender mejor la justicia y la verdad. Yo tenía una base cristiana, yo no sabía nada de derechos humanos ni de lucha pacífica, ni cívica, ni de ningún tipo. De política tampoco. Yo la única que tenía era una idea de justicia cristiana. »[3]

 

Son parcours est particulier car il est un véritable autodidacte de l’opposition cubaine. Là où d’autres militants avaient pu subir, avant de faire le pas, des injustices, ou s’être vus intégrés par des proches dans la dissidence, Juan Carlos a commencé seul à se manifester contre ce qu’il considérait contraire à ses principes.

 

« Estaba oyendo Radio Martí y escuché el hundimiento de un barco lleno de niños y de personas, una injusticia. Y entonces hice una carta a Fidel Castro, acusándole de genocidio. Eso fue en el 1994, y el 17 de Julio hice la carta, el hundimiento fue el 13 de Julio. Y en Diciembre me visitaron la seguridad del Estado, me hicieron un expediente, me pusieron en la lista negra, ya. Y en el 1996 me botaron de la Asociación de Ciegos, me expulsaron, una asociación de ciegos gubernamental. Yo estaba terminando la carrera y en Mayo de 1997, producto al hostigamiento que ellos empezaron contra mi, yo decidí ser periodista independiente. Y así empecé sin saber nada de periodismo.»[4]

 

Cette lettre à Fidel Castro, qui est en réalité la deuxième (il en écrit une première en 1993), consacre le passage de Juan Carlos dans la dissidence, en le mettant à l’écart des espaces officiels, emplois et associations gouvernementales pour aveugles. Apprenant qu’il avait des problèmes, d’autres journalistes indépendants de Cuba viennent voir Juan Carlos pour lui proposer de travailler avec eux, tout d’abord en prêtant son téléphone. A l’époque, d’après Juan Carlos, il n’était pas si courant d’avoir un téléphone chez soi, et internet n’était pas encore le média qu’il est devenu. Son premier travail d’opposant était donc d’être un relai d’information en direction des exilés cubains postés aux Etats-Unis. Contacté par les journalistes de Miami, Juan Carlos dictait les informations qui passaient ensuite à Radio Martí.

 

Plus tard, Juan Carlos a commencé à créer une agence de militants dans sa région, à Ciego de Avilas. Le petit groupe s’est multiplié et l’agence est devenue un ensemble d’agences, et le groupe local est devenu national. A l’initiative du petit groupe créé par Juan Carlos, des bibliothèques indépendantes, des associations d’aveugles, des agences de presse se sont créées.

En 2006, le projet culmine dans ce que Juan Carlos baptise alors Consejo de Relatores de Derechos Humanos (Conseil des Rapporteurs des Droits de l’Homme), qui a pour but d’être une organisation de coordination des multiples organisations de l’opposition. Mais des divergences internes (dues selon Juan Carlos aux infiltrations par des agents de la sécurité de l’Etat), empêchent le projet d’aboutir. Le Consejo de Relatores n’a pu être une organisation fédératrice, toutefois elle existe aujourd’hui et est très active, avec pour combat principal l’aide aux prisonniers (politiques en premier lieu, mais pas exclusivement) et la dénonciation des atteintes à leurs droits.

« Pues lo primero es acerca de los presos políticos. Es decir tratar de ayudar a los presos, denunciar su situación. La primera cosa es la situación carcelera. El año pasado reportamos más de 100 muertos dentro de las cárceles. La situación de los presos políticos, muy de cerca los encarcelamientos nuevos, el año pasado fueron justiciados más de 70 disidentes, y encarcelados casi 60.»[5]

 

Tout comme Robertico (qui est par ailleurs le Vice-Président du Conseil des Rapporteurs), Juan Carlos est un opposant extrêmement actif, présent sur tous les fronts. Grâce à l’envoi d’argent d’une partie de sa famille exilée aux Etats-Unis, Juan Carlos touche suffisamment pour vivre décemment et faire tourner les activités de son organisation tant bien que mal. Il achète des cartes téléphoniques aux prisonniers de conscience avec lesquels il est en contact téléphonique régulièrement (aussi souvent que les prisonniers sont autorisés à appeler). C’est ainsi qu’il obtient des informations sur les conditions de détention, qu’il sait si un tel a été placé en cellule d’isolement, tel autre forcé à porter l’uniforme des prisonniers de droit commun, tel autre enfin privé de la visite mensuel de sa famille. Et les prisonniers politiques cubains eux-mêmes sont également très actifs, certains continuent à écrire des articles qui sont ensuite publiés par l’intermédiaire de personnes comme Juan Carlos.

 

Parmi ses autres activités, Juan Carlos écrit lui-même des articles, réceptionne ceux de ses contacts dans toute l’île, et les fait passer aux médias de Miami par internet ou téléphone. Il gère le site internet du Conseil des Rapporteurs (http://derechoshumanoscuba.blogspot.com) et rédige des rapports détaillés sur les droits de l’homme à destination des Nations Unies à un rythme mensuel, trimestriel et annuel. Sans autre rémunération que l’espoir de voir un jour ces rapports créer une conscience internationale.

 

 

« ¿Si yo me iría del país? Francamente, a mí sí me gustaría. Pero no puedo porque tengo un gran compromiso aquí. Seria un daño muy grande por la oposición porque tengo muchas relaciones, contactos. […] La situación de Cuba es difícil. Pero lo que pasa es que Dios existe, yo creo en Dios. Pero si con mi trabajo lograría algo, que no hubiera problemas en Cuba, yo me iría de aquí. Pero no es el caso. Yo he cambiado mi mentalidad, en el año y medio que estoy acá. En el sentido que es necesario servirles yo de voz a los que están presos, los que están sufriendo. Y decirlo al mundo lo que les esta pasando a ellos. Esa es mi misión. Que creo que es humanitaria, creo que es buena. Eso es lo que me hace, eso es mi trabajo.»[6]

 

 

mirando el cielo.jpg

 

Photo: Mirando el cielo, Lorenzo Chelleri


[1] « Si tu ne fais rien, ils ne te font rien. Mais si tu ne fais rien, alors tu n’existes pas. Parce que si tu es militant tu dois faire quelque chose. »

[2] « Je suis entré parce que j’étudiais José Martí, et j’étudiais la Bible, et Radio Martí m’a beaucoup aidé à comprendre ce qui se passait ici. C’est comme ça, avec ce que j’étudiais, et mon père que j’entendais critiquer le gouvernement depuis tout petit, que je suis entré. »

[3] « J’avais l’idée qu’en étudiant le droit j’aurais des connaissances et un instrument entre les mains pour mieux défendre la justice et la vérité. J’avais une base chrétienne, je ne connaissais rien aux droits de l’homme, ni à la lutte pacifique ni civique, ni rien de tout ça. A la politique non plus. Moi la seule que j’avais, c’était une idée de justice chrétienne. »

[4]« J’écoutais Radio Martí et j’ai entendu le naufrage d’un bateau rempli d’enfants et d'autres personnes, une injustice. Alors j’ai écrit une lettre à Fidel Castro l’accusant de génocide. C’était en 1994, le 17 juillet j’écrivais la lettre, le naufrage était le 13. En décembre des gens de la sécurité sont venus me voir, ils m’ont fait un dossier et ils m’ont mis sur la liste noire. En 1996 ils m’ont jeté de l’Association des Aveugles, ils m’ont expulsé, une association gouvernementale. J’ai terminé mes études en mai 1997. Du fait du harcèlement qu’ils ont commencé contre moi, j’ai décidé de devenir journaliste indépendant. C’est comme ça que j’ai commencé, sans rien savoir du journalisme. »

 

[5]« La première chose, ce sont les prisonniers politiques : essayer de les aider et dénoncer leur situation. La situation carcérale c’est la première chose. L’an dernier nous avons comptabilisé plus de 100 morts en prison. Nous suivons de près la situation des prisonniers politiques, les nouveaux emprisonnements. L’an dernier plus de 70 dissidents ont été poursuivis en justice, et presque 60 emprisonnés. »

[6] « Si je quitterais le pays ? Franchement, oui j’aimerais. Mais je ne peux pas parce que je suis très impliqué ici. Ce serait un grand mal pour l’opposition car j’ai beaucoup de relations, de contacts […] La situation de Cuba est difficile. Mais Dieu existe, je crois en Dieu. Mais si mon travail réussissait à quelque chose, s’il n’y avait pas de problèmes à Cuba, je m’en irais d’ici. Mais ce n’est pas le cas. J’ai changé de mentalité pendant l’année et demi que j’ai passée ici, dans le sens où je dois servir de voix à ceux qui sont prisonniers, à ceux qui souffrent. Et dire au monde ce qui leur arrive. C’est ma mission. Je crois qu’elle est humanitaire, je crois qu’elle est bonne. C’est ce qui me fait, c’est mon travail. »

 

03.05.2010

Robertico, journaliste indépendant

0008.jpg«Primero mi nombre es Roberto De Jesús Guerra Pérez, soy director del Centro de Información Hablemos Press, periodista independiente, he cumplido dos prisiones e Amnesty Internacional me reconoció como prisionero de conciencia. Estas dos prisiones, una de un año y seis meses y otra de dos años, fue por realizar el periodismo independiente, por denunciar ante el mundo las violaciones que comete el régimen contra la población, contra los presos políticos, contra los presos comunes.» [1]

 

Lorsque je rencontre Roberto, dit “Robertico”, il rentre de à peine d’un voyage à Santa Clara (ville de province) où il couvrait la grève de la faim d’un opposant, militant pour la libération des prisonniers politiques cubains.

C’est un conducteur de vélo-taxi, Richard, qui m’a conduit jusqu’au journaliste, qui allait ensuite devenir un de mes principaux contacts et amis. Richard était allé le voir quelques jours plus tôt pour dénoncer sa propre situation. Il avait été arrêté par la police, on lui avait confisqué son véhicule et on le convoquait devant les tribunaux pour activité économique illégale et non paiement de ses amendes. Richard avait en effet déjà reçu de nombreuses contraventions qu’il avait refusé de payer, et pensait qu’en se présentant au procès il risquait la prison. L’affaire a été dénoncée par le journaliste et a paru sur le site Cubanet (site d’information cubain basé à Miami). C’est en consultant ce site que j’ai trouvé les coordonnées de Richard et que j’ai pu le retrouver. Après m’avoir raconté son histoire il m’a proposé de m’aider à connaître plus d’opposants, et m’a conduit chez Robertico.

«El periodismo lo estudié con personas en la calle como Raúl Rivero, Manuel Vásquez Portal, que ellos son periodistas de los 75[2] y que ahora se encuentran en España o en Estados Unidos. Nos reuníamos como aquí en esta casa y nos daban clases, como también la Universidad internacional de la Florida, nos imparte clases a través de webcam, en la Oficina de Intereses.»[3]

Robertico n’a aucune formation de journaliste préalable. Comme la grande majorité des journalistes indépendants à Cuba, il a appris un peu de métier en écoutant les plus anciens opposants, a suivi quelques cours à la Section des Intérêts américains (équivalent de l’ambassade américaine à Cuba), dispensés par l’Université de Floride et diffusés par conférences vidéos. En réalité, Robertico se destinait à être éleveur.

« Yo era ganadero. Me gusta mucho la ganadería, estudié veterinaria, pero no se puede, la ganadería en cuba esta destruida por completo. Dejé de trabajar en el año 2002 y comencé a estudiar el periodismo y me llevaron a prisión por primera vez, luego en el 2005 me llevaron de nuevo, me echaron dos años, acusado de desorden publico.» [4]

Robertico a commencé son activité d’opposant en participant à des réunions organisées par des militants des droits de l’homme. Mais au printemps 2003 une vague de répression s’abat sur les dissidents et 75 d’entre eux sont emprisonnés, dont 25 journalistes. Radio Martí, radio basée à Miami en contact avec les dissidents de l’île, propose alors à Robertico de devenir journaliste à son tour, car il manque désormais de communicateurs libres. Les informations sur la situation des prisonniers politiques en particulier font gravement défaut. C’est ainsi que la carrière journalistique de Robertico a commencé. Le 3 février 2009 il crée le Centro de Información Hablemos Press, qui comptait à l’époque de mon séjour (mars 2009) environ huit journalistes.

« Yo me decidí a abrir un centro de información y este lo abrimos el 3 de Febrero de este año. Presentamos la documentación al ministerio de Justicia, pero no nos reconoce.»[5]

Le travail du journaliste indépendant cubain consiste, comme pour tout journaliste, à recueillir des informations, à rédiger des articles, et à les faire publier. Toutefois ici il y a quelques particularités sur lesquelles il faut revenir. D’abord, les informations portent essentiellement sur la dissidence, les atteintes aux droits de l’homme et la répression. Pas exclusivement cependant car on lit également des articles portant sur des thèmes sociaux, ou des actualités nationales. Mais dans l’ensemble il s’agit d’un journalisme de dénonciation, dont le ton est critique à l’encontre du régime.

Cela se justifie en partie par le fait qu’il y a peu de journalistes indépendants pour le volume d’informations à communiquer. Impossible donc de prendre le temps d’écrire sur les activités culturelles de La Havane ou la météo, alors que la journée est déjà insuffisante pour faire le tour des autres informations, celles qui ne sont pas traitées par les médias officiels.

« El problema es que, debido a la persecución política, muchos periodistas han tenido que optar por el exilio, o están encarcelados. Hay 25 periodistas encarcelados, entonces muy pocos se deciden a hacer lo que realizo yo.»[6]

Une fois les articles rédigés, Robertico les enregistre sur clé USB, puis se rend à la Section des Intérêts américains, où l’accès internet est gratuit et mis à disposition de tout cubain, qu’il soit ou non un opposant. Toutefois il faut s’inscrire à l’avance, y aller très tôt le matin et faire une queue qui dure parfois plusieurs heures avant d’accéder à l’ordinateur. Là, Robertico dispose de deux heures pour envoyer ses articles par mail et consulter rapidement sa messagerie. Tout le reste est géré par des personnes extérieures à Cuba, sans que Robertico en soit nécessairement informé : sélection des articles, gestion du site du centre d’information (http://www.cihpress.com/2010/04/comunicado-de-hablemos-press-sobre.html), mises en ligne. En plus des articles écrits, Robertico est également en contact quasi-quotidien avec les journalistes de Radio Martí avec lesquels il communique par téléphone.

«Es mucha presión, a veces me pongo agresivo porque no puedo hacerlo todo. Le dedico a esta actividad unas 20 horas. A veces por la noche duermo muy poco, el trauma de la prisión. Pero lo voy a seguir haciendo, porque realmente me siento obligado a denunciar.»[7]

Robertico, qui n’a donc plus d’emploi reconnu par le gouvernement, vit en partie du paiement de ses articles par les médias basés à Miami (Cubanet par exemple le paie 5 dollars par communiqué, 15 par article publié) mais surtout grâce à l’aide de proches partis exil.

 

La prison et l'isolement

Comme beaucoup d’opposants, Robertico a séjourné en prison. Accusé d’être un délinquant, il était enfermé avec les prisonniers de droit commun.

« Yo tengo un enfisema pulmonar inducido en mi anterior detención. Yo no fumo, pero las personas que están en una celda de 1,80 metros de ancho con dos de largo, muy pequeña, con cuatro personas, donde las tres personas que me acompañaban eran fumadores de tabaco. Nunca reconocieron que yo estaba enfermo en prisión. Cuando en el 2007 salgo de la prisión, me hice dos chequeos médicos en distintos hospitales, y tengo seis enfermedades, entre ellas un enfisema pulmonar (yo nunca he fumado) debido a la humedad, al humo del tabaco, una alergia en la piel que me sale por tiempo, perdí el pelo aquí. En una celda estos siete meses bajo interrogatorio, tres-cuatro veces al día. »[8]

En dehors de la prison, les détentions sont fréquentes pour tous les opposants politiques. De quelques heures à trois jours, elles interviennent à n’importe quel moment et pour n’importe quel motif. Celui-ci n’est d’ailleurs pas nécessairement mentionné.

« Desde el principio de este año he sido arrestado en 5 ocasiones. Se presentan aquí y me dicen “tienes que acompañarnos”, sin orden de registro, sin orden de detención, sólo me llevan a una unidad de policía, por cualquier acusación.»[9]

 

Mais la répression n’est pas la seule conséquence au fait d’être opposant politique. Une autre, peut-être plus lourde encore quoique moins visible, reviendra souvent dans mes entretiens. Il s’agit de l’isolement. Les dissidents entre eux entretiennent une grande solidarité, tout au moins c’est le cas pour ceux dont je fais la connaissance. Pour quelques uns, la famille est aussi un soutien. Mais pour beaucoup d’autres, être un opposant signifie également la perte ou l’éloignement de personnes chères.

«Perdí casi todos mis amigos. Por miedo, realmente por miedo. Y no solo perdí amigos, mi esposa perdió dos bebes. Unos de tres meses y uno de seis meses, debido a la represión por hacer el periodismo: amenazas de la policía política, detenciones, etc. le subió la presión y perdió los bebes. Tengo una niña de 8 ocho anos, que vivo separado de ella también para cuidarla. Vivo aislado, eso es la palabra, así es la situación. »[10]

Et cet isolement est également un frein au travail d’information, qui ne peut se faire presque exclusivement qu’en dehors de l’île. En effet on peut se demander pourquoi ces journalistes ne commencent pas par informer leurs voisins avant d’envoyer leurs nouvelles dans le monde entier. Car les cubains eux-mêmes sont finalement les premiers intéressés par ce qui se passe dans leur pays. Mais ce n’est pas une chose facile, et c’est un sujet sur lequel je reviendrai par la suite. Mais tout au long de mes différents entretiens je comprends que plusieurs facteurs empêchent ce travail d’information à la base : la peur et l’ignorance du côté de la population, le manque de moyens matériels du côté de la dissidence.

«Claro, me estas diciendo de informar al pueblo. Realmente el centro de información Hablemos Press se hizo con esta voluntad, de informar al pueblo. El periódico, que todavía no hemos pedido hacer, que no tenemos impresora, no tenemos papel. Y vamos a las embajadas para ver si nos pueden prestar papel.»[11]

«Incluso personas que me ven con esto me dicen “¿usted es periodista? ¿Y en qué trabaja?” Yo digo un periódico, que no se edita en Cuba. “Ah, ¿usted es periodista independiente?” Le digo que sí, y ya se separan, se apartan. Incluso hay unos que me dicen cuando les habla de organizaciones independientes, “¿Ah pero eso existe?” Sí, si hay mas de 300 organizaciones independientes del gobierno. “¡No eso es mentira! ¡Pero si yo no tengo conocimiento de eso!” Es realmente así, por el nivel de desinformación. Todas las difusoras y los medios de comunicación están en manos del poder. ¡Aquí no hay delincuencia, aquí no se cometen asesinatos, aquí se produce una cantidad de leche! Todo es mentira porque a los 7 años a los niños se les quitan la leche.»[12]

 



[1] «Premièrement mon nom est Roberto de Jesús Guerra Pérez, je suis le directeur du centre d’information Hablemos Press, journaliste indépendant, j’ai purgé deux peines de prison, Amnesty International m’a reconnu comme prisonnier de conscience. Ces deux peines, l’une d’un an et demi et l’autre de deux ans, ont été à cause de mon travail de journaliste indépendant, parce que je dénonçais au monde les violations commises par le régime contre la population, contre les prisonniers politiques, contre les détenus de droit commun. »

[2] « En mars 2003, 75 opposants sont arrêtés et rapidement emprisonnés après des procès bâclés. Ils ont tous été reconnus prisonniers de conscience par plusieurs organisations internationales de défense des droits de l’homme. La plupart d’entre eux sont encore derrière les barreaux à l’heure actuelle.

[3] « J’ai étudié le journalisme dans la rue avec des gens comme Raúl Rivero, Manuel Vázquez Portal, qui sont des journalistes du groupe des 75, qui sont aujourd’hui en Espagne ou aux Etats-Unis. On se réunissait, comme ici dans cette maison, et ils nous donnaient des cours. L’Université Internationale de Floride donne également des cours à travers la webcam, à la Section des Intérêts. »

[4] « J’étais éleveur. J’aime beaucoup l’élevage, j’ai fait des études de vétérinaire mais c’est impossible. L’élevage à Cuba est complètement détruit. J’ai arrêté de travailler en 2002 et j’ai commencé à étudier le journalisme, et ils m’ont jeté en prison une première fois. Ensuite en 2005 ils m’ont de nouveau enfermé, condamné à deux ans pour “désordre public”. »

[5] « J’ai décidé d’ouvrir un centre d’information et nous avons créé celui-ci le 3 février de cette année. Nous avons présenté la documentation au ministère de la Justice, mais ils ne nous reconnaissent pas. »

[6] « Le problème c’est qu’à cause de la répression beaucoup de journalistes ont dû partir en exil ou sont en prison. Il y a 25 journalistes emprisonnés, alors très peu de gens se décident à faire ce que je fais. »

[7] « C’est beaucoup de pression, parfois je deviens agressif parce que je n’arrive pas à tout faire. Je consacre une vingtaine d’heures par jour à ce travail. Certaines nuits je dors très peu, le traumatisme de la prison. Mais je vais continuer à le faire, car je me sens réellement obligé de dénoncer. »

[8] « J’ai un emphysème pulmonaire depuis ma précédente détention. Je ne fume pas, mais on était dans une cellule de 1,80 mètres de large sur deux de long, très petite, avec quatre personnes, et où les trois qui m’accompagnaient étaient fumeurs de tabac. Ils n’ont jamais reconnu que j’étais malade en prison. Quand je suis sorti en 2007 j’ai passé deux examens médicaux dans des hôpitaux différents. J’ai six maladies, dont l’emphysème pulmonaire (je n’ai jamais fumé) à cause de l’humidité et la fumée du tabac, une allergie à la peau qui se manifeste de temps en temps, j’ai perdu les cheveux ici. Dans une cellule pendant ces sept mois sous interrogatoires, trois ou quatre fois par jour. »

[9] « Depuis le début de l’année j’ai été arrêté cinq fois. Ils se présentent ici et me disent “tu nous accompagnes”, sans mandat de perquisition, sans ordre d’arrestation, ils m’emmènent au poste de police pour n’importe quel motif. »

[10]«  J’ai perdu presque tous mes amis. Par peur, réellement par peur. Non seulement j’ai perdu des amis, mais ma femme a perdu deux bébés. Un de trois mois et un de six mois, à cause de la répression contre son travail de journaliste: menaces de la police politique, détentions, etc. Sa pression a augmenté et elle a perdu les bébés. J’ai une fille de 8 ans, je vis séparé d’elle pour la protéger. Je vis isolé, c’est le mot. Voilà la situation.»

[11] «Bien-sûr, tu me dis d’informer le peuple. Le centre d’information Hablemos Press s’est créé avec cette volonté, d’informer le peuple. Le journal, nous n’avons toujours pas pu le faire : nous n’avons pas d’imprimante, nous n’avons pas de papier. Alors on va dans les ambassades pour voir si elles peuvent nous en prêter.»

[12] « Il y a même des gens qui me voient avec ça et ils me disent “Vous êtes journaliste ? Et dans quoi vous travaillez ?” Je leur réponds dans un journal, qui ne s’édite pas à Cuba. “Ah, vous êtes journaliste indépendant?” Je leur dis oui, et déjà ils s’éloignent. Il y en a même quelques uns qui me disent, quand je leur parle d’organisations indépendantes “Ah, mais ça existe ?” “Oui, il y a plus de 300 organisations indépendantes du gouvernement” “ Non, c’est un mensonge. Je n’ai jamais rien entendu de tel!” Et c’est comme ça, le niveau de désinformation. Tous les moyens de diffusion et de communication sont entre les mains du pouvoir. Ici il n’y a pas de délinquance, pas d’assassinats, et on produit une quantité de lait ! Et tout ça ce sont des mensonges, dès sept ans on retire le lait aux enfants.»

29.04.2010

Jesús, syndicaliste indépendant

0004.jpg«Yo no digo que soy mejor que nadie, pero nadie es mejor que yo. No es orgullo, pero sé mi valor como persona. Ante todo para mi lo que más me importa, es Dios, porque creo en Dios. Después la humanidad. No me creo superior a nadie pero nadie es superior a nadie. ¿Superior a mí? El creador, y la tierra porque es de donde naci. Y en estos momentos la pisamos.»[1]

 

«Porque el pueblo es dormido, y el pueblo es carnero, pero llega el momento que se cansará, cuando le mata el hambre y llega el momento en que se va a despertar.»[2]

 

Jesus (à gauche sur la photo) a 34 ans. Il conduit des vélos-taxis depuis près de dix ans et est membre du Sindicato Independiente de Conductores de Bici-taxis (Syndicat Indépendant des Conducteurs de Vélos-taxis) depuis 2004. Aujourd’hui il en est même le Secrétaire Général, après que l’ancien dirigeant, Juan Bermudez Torranzo , ait été arrêté et condamné à quatre ans et demi de prison.

Avant d’entrer dans le syndicat en 2004, Jesús ne connaissait rien de tout ça : les syndicats, les journalistes, la défense des droits de l’homme. Aujourd’hui il est un dissident connu et aguerri.

« Aquí no hay que tener miedo si estás convencido de que no cometiste un delito. Aquí son ellos que cometen un delito, que quiebran su propia ley con nosotros, los ciudadanos. […] Ellos saben que soy opositor, que soy de los derechos humanos. No tengo miedo ir preso. Cuando decidí pasar a los derechos humanos, ya sabía esto.»[3]

Les vélos-taxis sont principalement apparus à La Havane dans les années 1990. Suite à la chute de l’empire soviétique, la crise économique touchant Cuba a été dévastatrice et a ouvert une période de restrictions appelée alors par les autorités « Période Spéciale en Temps de Paix » au cours de laquelle le carburant a manqué cruellement, et le fonctionnement des transports en communs s’en est trouvé affecté. Par ailleurs rares sont les cubains à posséder une voiture personnelle, cela coûte bien trop cher (il suffit de voir la moyenne d’âge des voitures cubaines pour s’en rendre compte, il ne s’agit pas d’un mythe). C’est de ce contexte de pénurie de transports qu’est née l’idée de ces « vélos-taxis ».

Comme je l’ai déjà mentionné, la grande majorité des conducteurs de vélos-taxis ne dispose pas de licence pour exercer cette activité. Le nombre de licences accordées par le gouvernement est bien inférieur au nombre de demandeurs. Toutefois, même sachant être illégaux, les conducteurs persistent car leur véhicule est le seul moyen de subvenir à leurs besoins et à ceux de leur famille. En effet, les salaires obtenus légalement sont minimes, largement insuffisants pour nourrir une famille, malgré les bons de rationnement mensuels sensés couvrir les besoins vitaux.

«Un salario normal aquí equivalente en CUC es de 10 dólares. Vaya ve a la tienda, un pomo de aceite te vale dos, un jabón te vale 1,50. ¿Y como te vistes?»[4]

Mais les vélos-taxis ne sont pas seulement une conséquence de la précarité économique. Ils répondent également à une véritable demande et offrent un service apprécié par la population: en ville, ils sont indispensables.

«Si el bus, de madrugada no hay, vaya hay pocos. Una persona enferma, un caso de urgencia tomas rápido un bici-taxi. […] Muchas veces los únicos que van al pediatra, al hospital infantil por la noche, somos nosotros. A cualquier hora te vas a encontrar un bici-taxi y el único transporte que hay en estos momentos hace rato es el bici-taxi. Un caro, tienes que llamar, y a veces se demora. »[5]

Les vélos-taxis sont disponibles à toute heure, présents dans tout le centre, ils représentent le moyen de transport idéal pour de courtes distances. Le système de bus fonctionne mal et peu et les taxis sont trop chers (même les taxis non officiels qui sont en réalité des particuliers qui prennent des passagers pour des sommes abordables. Ceux-là sont surtout utilisés pour des courses plus longues, d’un quartier à l’autre par exemple).

«No pienso que lo quieran quitar, porque sería un caos. ¡Sería un caos! ¿Sabes cuantas personas quedarían sin nada? ¿Cuantas familias sin sustento? Sería un caos muy grande muy grande. Aparte de eso no se lo vamos a permitir, si tenemos que ponernos de huelga todos lo haremos. Y si tenemos que ir a donde se reúnen a la Plaza de la Revolución lo haremos.»[6]

Même utiles donc, les conducteurs de vélos-taxis n’en sont pas pour autant plus tolérés. Ceux qui n’ont pas de licences s’exposent à des arrestations, des confiscations de véhicules, ainsi que de très lourdes amendes. Alberto, l’un d’eux, m’expliquait par exemple qu’il avait accumulé plusieurs amendes dont la somme atteignait près de 300 euros, quand le salaire moyen est estimé à 10 euros par mois. Pour payer son amende, il n’aurait de toute façon d’autre choix que de travailler illégalement, à moins d’économiser un salaire légal pendant 30 mois.

«Desde el año pasado se han decomisado más de 1000 bici-taxis […] vaya dicen que hay que tener una licencia operativa para trabajar… ¡¿y si no la dan, como van a estar legal?!»[7]

Le syndicat des conducteurs de vélos-taxis se crée dans ce contexte le 14 décembre 2002. Aujourd’hui ils sont une trentaine d’activistes à La Havane, plus quelques autres dans les principales villes de l’île, bien que la coordination soit complexe par manque de moyens de communication. Mais le nombre de ces activistes a fluctué avec la répression, les emprisonnements et les départs en exil. Son activité principale consiste dans la dénonciation des violations des droits des travailleurs, en principe tels qu’ils sont établis dans les accords de l’Organisation Internationale du Travail (OIT). Ce que l’on appelle « dénonciations » (« denuncias » en espagnol) sont en réalité des sortes de communiqués de presse, généralement courts, dénonçant une situation en rappelant les faits exacts : nom de la personne impliquée, voire le nom du policier ou du militaire, type de violation, date, quartier, etc. Elles concernent des cas divers : amendes excessives, arrestations, cas de corruption, détention ou menaces, vagues de répression dans certains quartiers. Elles sont communiquées à des sites internet ou par téléphone à des radios, presque tous hébergés à Miami par les cubains de l’exil.

«Especialmente la estación de Dragones es un negocio lo que tienen con los bici-taxis. Te ocupan el bici-taxi y te lo dejan por 50, 60 CUC. Te lo devuelven por dinero.»[8]

Une des autres activités du syndicat est l’éducation des travailleurs : des ateliers sont organisés au cours desquels sont dispensés des cours de syndicalisme, l’enseignement des droits et des conventions internationales, mais également des cours d’anglais car les conducteurs de vélos-taxis sont régulièrement amenés à transporter des touristes.

Enfin, les membres du syndicat tentent de faire un travail d’approche de la population, en particulier des conducteurs de vélos-taxis eux-mêmes, pour les sensibiliser à leurs actions et leur faire connaître leurs droits. Mais la réception de cette parole n’est pas évidente.

«Nosotros le hablamos, como hacen los cristianos, le hablamos. Nosotros no obligamos a nadie, nosotros creemos en la democracia, ¿me entiendes? [...]El gobierno la tiene atemorizada a la población, cuando le habla de derechos humanos, el que no tiene conocimiento nos ve como delincuentes. Pero no, nosotros ayudamos al ciudadano, diciéndole sus derechos, como ciudadano, que aprenda a defenderse, que no permita que otra persona, a pesar de ser autoridad, lo maltrate. Porque por eso hay leyes internacionales que lo sancionan.»[9]

Encore une fois le discours de Jesús révèle une grande désillusion vis à vis de son pays, et une volonté de faire ouvrir les yeux sur une réalité qui nous échappe. Une réalité surtout qui frappe les cubains depuis la Période Spéciale. Si avant cette période les choses n’étaient pas roses, elles semblaient moins pesantes car alors on ne vivait pas trop mal. Depuis le milieu des années 1990 toutefois, quelque chose a changé. Comme si la crise économique avait été un catalyseur de toutes les frustrations, particulièrement pour la génération des plus jeunes, ceux qui, comme Jesús, n’ont pas connu la Révolution, et aspirent aujourd’hui à plus de libertés.

« La imagen que tiene el mundo de Cuba, no es la imagen que se vive aquí. […] Antes del periodo especial, de caerse el campo socialista, todo era barato. El salario te daba para vivir. Los años 80, 80 y pico, se podía vivir. Pero lo que te decía, tú con 22 años has conocido varios países. Yo con 34 nunca he salido del país. Y aunque tengas dinero no te dejan salir. En cualquier país del mundo, de vacaciones o no sé, puedes viajar a otro país. Aquí no puedes. Ellos dicen que es culpa de las embajadas del otro país, y no es así, son ellos los que te limitan. Porque Estados Unidos nos dan la visa, pero ellos no nos autorizan a salir del país. Tengo amigos que están visados, hace 5 o 6 anos, y ellos no los autorizan.»[10]

 



[1] « Je ne dis pas que je suis meilleur que qui que ce soit, mais personne n’est meilleur que moi. Ce n’est pas de l’orgueil, mais je sais ma valeur en tant que personne. Avant tout, ce qui m’importe, c’est Dieu, parce que je crois en Dieu. Ensuite, l’Humanité. Je ne me crois supérieur à personne mais personne ne m’est supérieur. Supérieur à moi ? Le Créateur, et la Terre car c’est là où je suis né. Et en ce moment nous la foulons. »

[2] « Car les gens sont endormis, ce sont des moutons. Mais le jour viendra où ils vont se fatiguer, quand la faim les tuera viendra le jour où ils vont se réveiller. »

[3] « Tu ne dois pas avoir peur si tu es convaincu de ne pas commettre un délit. Ici ce sont eux qui commettent un délit, qui enfreignent leurs propres lois avec nous, les citoyens. […] Ils savent que je suis un opposant, que je suis des droits de l’homme. Je n’ai pas peur d’aller en prison. Quand j’ai décidé de passer dans les droits de l’homme, je le savais déjà. »

[4] « Un salaire normal en CUC est équivalent à 10 dollars. Va faire des courses, une bouteille d’huile te coûte deux, un savon te coûte 1,50. Et comment tu t’habilles ? »

[5] « Tôt le matin il n’y a pas de bus, ou très peu. Si une personne est gravement malade, elle prend rapidement un vélo-taxi. […] Nous sommes souvent les seuls à aller de nuit chez un pédiatre, un hôpital pour enfants. Tu trouves un vélo-taxi à n’importe quelle heure, et c’est le seul moyen de transport depuis un bon moment. Une voiture, il faut l’appeler, et parfois elle met du temps à arriver. »

[6] « Je ne pense pas qu’ils veuillent le supprimer, car ce serait le chaos. Ce serait un chaos ! Combien de personnes se retrouveraient sans rien ? Combien de familles sans revenus ? Ce serait un chaos très très grand. De toute façon on ne le permettra pas, et si on doit tous se mettre en grève, on le fera. Et si il faut aller à la Place de la Révolution, on le fera. »

[7] « Depuis l’an dernier ils ont confisqué plus de 1000 vélos-taxis. […] ils disent qu’il faut avoir une licence pour travailler…mais s’ils ne la donnent pas, comment peut-on être légal ?! »

[8] « Surtout à la station Dragones, ils ont un vrai business avec les vélo-taxis. Ils prennent ton vélo-taxi et ils te le laissent pour 50, 60 CUC. Ils te le rendent contre de l’argent. »

[9] « On leur parle, comme les chrétiens, on leur parle. On n’oblige personne, on croit à la démocratie, tu comprends. […] Le gouvernement maintient la population dans la peur, quand on leur parle de droits de l’homme, ceux qui ne savent pas nous voient comme des délinquants. Mais non, nous aidons le citoyen, en lui disant ses droits en tant que citoyen, pour qu’il apprenne à se défendre, qu’il ne permette à personne de le maltraiter, même s’il s’agit d’une autorité. Il y a des lois internationales qui sanctionnent cela. »

[10] « L’image que les gens ont de Cuba, ce n’est pas l’image qui se vit ici. […] Avant la période spéciale, la chute du camp socialiste, tout était bon marché. Le salaire te suffisait pour vivre. Dans les années 1980, on pouvait vivre. Mais ce que je te disais, toi à 22 ans tu as connu plusieurs pays. Moi à 34 ans je ne suis jamais sorti du mien. Et même si tu as de l’argent ils ne te laissent pas sortir. Dans n’importe quel pays du monde, en vacances ou autre, tu peux voyager. Ici non. Ils disent que c’est de la faute des ambassades de l’autre pays mais ce n’est pas vrai, ce sont eux qui te limitent. Les Etats-Unis nous donnent le visa, mais eux ne nous laissent pas sortir du pays. J’ai des amis qui ont des visas depuis 5 ou 6 ans, et ils ne les laissent pas sortir. »

25.04.2010

Che Guevara, salsa et mojitos

 

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« Ne te laisse pas tromper par ce qu’ils vont te dire. Il y a beaucoup de choses qui ne paraissent pas dans les journaux, à la télévision. Les gens ont une image qui n’est pas la réalité. […] Ne te laisse plus jamais tromper s’il te plaît par ce qu’on va te dire, tout est chimères. Va dans les rues, marche. »[1]

Vladimir, un conducteur de vélos-taxis

 

A Cuba, celui ou celle qui parle espagnol se rend vite compte d’une chose : les cubains parlent beaucoup. A celui qui les écoute s’offre un interminable flot, un flot paradoxal entre l’interminable complainte et la célébration des beautés que leur offre l’île merveilleuse.

J’ai entendu un millier d’histoires, des petites et des grandes, des individuelles et des familiales, des histoires vraies, d’autres plus romancées. A celui qui tend son oreille, l’homme ou la femme désireux de parler offre bien plus qu’une réponse, il se livre. Moi, auditrice de ces vies, ai été pendant une heure ou plusieurs le réceptacle d’un fleuve de doléances, le témoin d’une pièce que beaucoup préfèrent ignorer. Pourtant ils sont nombreux les étrangers venus de leurs contrées lointaines qui se sont succédés sur les vélos-taxis (vélos arrangés en taxi à deux places, tractés à la force des mollets), dans les musées, dans les maisons d’hôtes  et dans les paladares (petits restaurants privés). Mais pour la plupart, ils passent et s’effacent dans les souvenirs. Or moi qui restais longtemps, pas seulement pour voir du pays mais pour connaître ceux qui y vivent, je me suis transformée dans les yeux de mes interlocuteurs comme le colis « FEDEX » qui allait distribuer au monde les feuillets de leurs vies. D’autant plus précieuse donc, que ce monde extérieur est inaccessible. Il est, pour les gens que j’ai croisés, une construction mentale bâtie sur les images laissées par les touristes, l’éducation scolaire, la télévision et la rubrique internationale du Granma, principal quotidien de l’île.

Paradoxalement, les premiers à me donner l’idée de ce besoin de parler ne sont pas les dissidents, mais ces fameux conducteurs de vélos-taxis. J’ai, avec quelques uns d’entre eux, de longues conversations. Les conducteurs de vélos-taxis qui n’ont pu obtenir de licence (ce qui est le cas de la majorité) vivent d’une activité illégale, bien que tolérée à certains égards : en effet, ils dominent le paysage du centre de La Havane. Ils sont partout, dans toutes les rues et à tous les carrefours…ou presque car en réalité il existe une délimitation bien précise et connue de tous des zones où ils s’exposent à plus de risques : les rues les plus touristiques et les mieux entretenues leur sont interdites. Là, la propreté et le bon état des ruelles offrent un contraste frappant avec le quartier adjacent de Centro Habana, quelques centaines de mètres à l’ouest.

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Alberto est conducteur de vélos-taxis depuis 15 ans, il a quarante ans et vit dans un petit appartement poussiéreux de Vieja Habana, avec sa mère et ses deux frères. Poussiéreux est d’ailleurs peu dire, là on est presque au stade de la ruine. Ca ressemble à un grand grenier sur deux étages dans lequel on aurait entassé des vieux meubles et quelques vieilles chaises défoncées. Un vieux poster du Che trône dans le « salon » au-dessus du téléviseur, à ses côtés une photo d’Hugo Chávez. Contraste encore une fois frappant avec le quartier dans lequel est situé l’appartement, quartier touristique l’un des plus entretenus et les plus lisses de la ville. La façade extérieure du bâtiment ne laisse pas présager du chaos derrière les murs.

« Cuba es la prisión más grande del mundo »

Alberto n’est pas un opposant politique, mais tout en lui transpire l’opposition : la haine qui habite ses paroles, la violence avec laquelle il se met parfois à parler, à crier, se levant presque, celle avec laquelle il intime à sa mère de se taire quand celle-ci dit avoir peur que les voisins entendent. Alberto a toujours été un « délinquant » économique. Ayant dû abandonner les études pour subvenir aux besoins de sa famille –son père est parti en laissant la mère et ses quatre enfant-, il a vécu de petits trafics : trafics de cigares, de langoustes, de bœuf. Il a vécu de nombreuses années en prison, d’abord à 17 ans pour avoir tenté de quitter l’île sur une embarcation de fortune, puis plus tard à cause de ses activités économiques illégales. De tous les cubains que j’ai connus et qui ont fait de la prison, il est le seul à me parler ouvertement des conditions dans lesquelles il a vécu là-bas : la nourriture infecte, le froid, le manque de lits- « trois lits pour seize hommes ! Fais le calcul ! »-, et les nuits passées à dormir par terre le dos contre le mur, par peur des viols, parce qu’il était un jeune homme, et qu’il était beau.

Au fil de nos rencontres, Alberto s’accroche à l’élément extérieur que je suis pour lui et avec lequel il peut parler, comme si j’étais une bouteille jetée à la mer. Après plusieurs heures passées dans ce salon miteux, je suis devenue un membre de la famille. Lorsque je reviens les jours suivants, on me fait visiter l’appartement insalubre, on me propose d’y rester au lieu de payer une chambre chez l’habitant. Je pourrais dormir dans la chambre d’Alberto et lui dormirait dans le salon, avec sa mère et son frère. Ils n’ont rien, mais ils me l’offrent. La mère d’Alberto me dit qu’elle me considère déjà comme sa fille, et m’invite à déjeuner quand je veux pour que nous discutions. Il y a un triste désespoir dans cette façon de s’attacher à moi, et même si peut-être espèrent-ils que je leur apporte quelque chose à terme, une voie de sortie vers une autre vie, jamais ils ne me demandent quoi que ce soit, et leur générosité est visiblement sans contrepartie. Mais les mots sont là, ils ont été dits. Pour Alberto, Cuba n’est pas ce qu’on nous montre : «Cuba est la plus grande prison du monde, comme disait une de mes tantes. Comme tu le vois, ici tout est fermé ».

Et ce n'est pas le dernier à me le dire. A plusieurs reprises je découvre dans le discours des cubains, dissidents ou non, l'existence de cette dualité problématique: entre "ce que l'on voit" et "ce qui se vit". Depuis l'extérieur versus depuis l'intérieur. Contradiction insupportable: "Tu vis dans le monstre et tu connais ses entrailles" ajoute Vladimir, conducteur de vélos-taxis lui aussi. Depuis des années -et d'autant plus depuis la chute de l'empire soviétique- l'attente, la désillusion et l'individualisation ont rendu l'équilibre plus fragile au sein de la société. Certains cubains commencent à s'en plaindre. Bien-sûr l'image rassurante de Fidel et de tous les symboles qu'il incarne semble pour l'instant continuer à trôner au-dessus du chaos. Mais la pauvreté, l'absence de perspectives économiques et d'évolutions positives en ce qui concerne les libertés individuelles et civiles alimentent jour après jour une frustration latente, qui tôt ou tard s'exprime.

La parole dissidente a pour vocation de dénoncer la contradiction dont je viens de faire état, et par là même se voudrait parole du peuple. Mais cela n'est pas évident et le peuple lui-même ne reconnaît pas nécessairement les dissidents comme étant ces représentants. Et puis, la répression est réelle, j'y reviendrai. Non seulement l'action répressive des autorités ralentit le travail des opposants, mais elle affecte également leur confiance à travers un effort constant de stigmatisation. Finalement les dissidents, condamnés à demeurer sur l'île, sentent qu'ils doivent parler mais ils ont du mal  le faire. Ils sentent qu'ils doivent, car existe cette contradiction insupportable qu'il est nécessaire de dénoncer. Mais ils ont du mal à le faire car leur voix est atténuée par des vents contraires.

 

 



[1] « No te engañes con las cosas que te van a decir. Hay muchas cosas que no salen en los periódicos, en la televisión. La gente, tienen una imagen que no es la realidad. […] No te dejes engañar nunca más por favor de lo que te pueden decir, todo es fantasía. Ve por las calles, camina. »


23.04.2010

La voix des dissidents

Je choisis de commencer ce blog par un premier cycle, qui est celui de l’engagement politique en régime autoritaire, première forme d’engagement à laquelle je me suis frottée avant d’y prendre goût. Mais pas n’importe quel militantisme, pas celui des manifestations parisiennes du samedi après-midi entre République et Hôtel-de-Ville (attention je ne critique en rien ces manifestations, j’y vais moi-même). Non, là il s’agit d’un engagement que nous n’avons pas besoin d’imaginer, car en restant en France nous n’aurons jamais à le vivre. Il s’agit de l’engagement total, celui qui implique le risque d’une perte véritable, que ce soit la perte de son travail, de personnes proches, de sa liberté, voire de son intégrité physique.

Ainsi, ma première rencontre véritable avec le monde de l’engagement (j’entends donc par véritable ma découverte d’un engagement total, celui qui implique toute la personne, et parfois le plus clair de son temps. Non que les autres formes d’engagement soient moins valables, mais elles n’imprègnent pas autant l’identité de la personne engagée), s’est faite à l’occasion d’un terrain à Cuba pour la rédaction de mon mémoire de Master. Partie là-bas pour étudier les travailleurs du secteur informel, les vendeurs ambulants et les chauffeurs non déclarés de vélos-taxis, je me suis finalement échouée (après bien des tours et détours sinueux dont j’épargne les détails) dans la toile serrée et oh combien passionnante de la « dissidence ». Par dissidence, il faut comprendre « opposition » : au régime, au système, à ceux qui le dirigent. Mais les voix trop critiques n’étant pas tolérée dans l’île, tout opposant se convertit de fait en dissident.

La dissidence cubaine est un imbroglio de groupes, d’activités, de mouvements, de personnes seules. On y trouve des journalistes, des avocats, des médecins, des syndicalistes, des membres de partis politiques, des bibliothécaires, des professeurs, de simples travailleurs « défenseurs des droits de l’homme », ainsi qu’ils se nomment. Ils ont en commun d’avoir dit ou fait quelque chose qui n’a pas été toléré par le régime. Beaucoup ont fait de la prison, tous ont perdu leur travail (sauf bien entendu s’il s’agissait déjà d’une activité illégale, dans ce cas bien souvent ils la continuent, tout simplement). Au cours de mon séjour j’ai rencontré plusieurs de ces personnes, et je n’en ai pourtant rencontré qu’une infime partie. Le monde de la dissidence est au moins aussi complexe que le tableau de la politique française. Même si bien-sûr les dissidents sont bien moins nombreux, qu’ils ont bien moins de partisans, de reconnaissance et de moyens. Mais ils ont une chose que les autres politiques ont tendance à perdre en chemin : ils ont des idéaux.

Les dissidents cubains sont mal connus, car il est difficile pour un observateur étranger de les côtoyer sur le long terme. On parle d’eux, tout le monde peut parler d’eux : les universitaires, les diplomates, les exilés cubains, les journalistes, etc. Et moi-même je ne m’épargne pas, et je ne prétends pas les connaître mieux que les autres. Toutefois il me semble que l’effort que j’ai mené pour les comprendre s’est fait dans une direction qui jusque là n’avait pas été considérée. Car on les connaît quelques fois par leurs travaux ou leur rayonnement médiatique (Yoani Sánchez en est un exemple) et quelques interviews ont pu être glanées ici et là. Mais on les connaît le plus souvent sous l’angle politique, et uniquement politique. On en parle parce qu’on parle de Fidel, du régime, et donc de ses opposants. Parce qu’on parle de grèves de la faim et de manifestations, de rencontres diplomatiques au sommet et d’un embargo historique. Mais que se passe-t-il entre la mort d’Orlando Zapata[1] et la manifestation des Dames en Blanc[2] ? Que se passe-t-il entre l’emprisonnement de l’un d’eux et la libération d’un autre, deux évènements qui paraîtront dans les journaux ? Cessent-ils d’exister et de s’opposer lorsqu’on ne les voit pas ? Comme tous les militants anonymes, ils sont là et continuent leur travail même à l’ombre des projecteurs.

C’est pourquoi sur place, une fois empêtrée dans cette dissidence dont on ne sort pas facilement (dont on ne veut pas sortir), la question que je me suis posée et à laquelle j’ai cherché à répondre, est celle-ci: qui sont les dissidents ? J’ai voulu savoir qui ils étaient au-delà de l’étiquette qu’on leur colle depuis l’extérieur. Qui sont les hommes et les femmes qui se cachent derrière ses actes d’opposition politique ? Qui sont les individus derrière les militants ?

Ainsi, il ne s’agissait pas de questionner en priorité le rôle politique de la dissidence, ni de savoir si oui ou non elle était réellement un embryon de société civile, si elle peut amener la démocratie demain ou si elle pourrait prendre la relève un jour. Je n’étais pas non plus intéressée, du moins pas à ce moment précis, par son potentiel révolutionnaire, sa capacité à soulever un mouvement social, ou bien les limites qui l’empêchaient d’être à la source d’une autre « Révolution » (ces questions je me les suis tout de même posées, et aujourd’hui je crois connaître une partie des réponses, mais ce n’est pas l’objet de ce blog pour l’instant, j’y reviendrai peut-être plus tard). Les questions principales que je me suis posée sur place sont donc bien plus simples : Qui sont les dissidents ? D’où viennent-ils ? Pourquoi sont-ils là ? Que pensent-ils de leur pays et de son avenir? Que font-ils ? Comment ? Que ne font-ils pas ? Pourquoi ?

Et finalement en répondant à ces questions, on comprend aussi mieux comment des personnes ordinaires, parce que toutes différentes les unes des autres, en sont arrivées là : à l’engagement total. Décrypter le monde de l’engagement est un travail qui se fait en partie par la connaissance des habitants de ce monde. C’est ce que j’aimerais faire ici, petit à petit : dresser le portrait de ceux qui s’engagent, politiquement ou socialement, recueillir leur témoignage, leur redonner leur voix. Car il est difficile pour nous, occidentaux, de ne pas parler pour les autres, même lorsque c’est pour les aider, croyons-nous. Ici j’essaierai donc du mieux que je peux (et ce n’est pas facile) d’exposer plutôt que d’interpréter, et de m’effacer parfois derrière les paroles de mes interlocuteurs. Car je me suis rendue compte bien souvent à les entendre qu’il n’y avait pas d’interprétation possible ou d’analyse qui donne de la profondeur à leurs paroles. Tout est là, il n’y a rien à ajouter.



[1] Dissident cubain mort en prison le 23 Février 2010, suite à une grève de la faim de plus de 80 jours, pour manifester contre ses conditions de détention. L’évènement a suscité de nombreuses réactions dans le monde et a été couvert par la presse mondiale.

[2] Groupe de femmes cubaines qui manifestent régulièrement pour la libération de prisonniers politiques, leurs époux, pères, fils, frères, etc. En mars 2010, leur manifestation dans le centre de La Havane a donné lieu à des arrestations musclées, assez largement couvertes par les médias internationaux.