16.06.2010
En Thaïlande, les jeunes Birmans aussi ont désormais le droit à l'éducation

Aung Min[1] a une vingtaine d'années, peut-être 21 ou 22 ans. Il a quitté la Birmanie peu après avoir terminé le lycée, et a d'abord travaillé en tant que volontaire dans les camps de réfugiés frontaliers de Mae Sot, au nord de la Thaïlande. Sa famille est restée sur place. Difficile d'apprendre beaucoup à ce sujet, il livre ses informations au compte-goutte. Il a deux sœurs plus âgées que lui, a eu quatre frères, mais tous sont décédés, j'ignore comment. Avant d'arriver en Thaïlande, il ne connaissait rien à la situation politique de la Birmanie, me dit-il en riant. Les droits de l'homme, Aung San Suu Kyi, les élections libres, les camps de réfugiés...tout cela n'existait pas pour l'adolescent et le jeune adulte qu'il était de l'autre côté de la frontière. Passer en Thaïlande, c'est traverser le miroir. Du côté Birman c'est une vitre opaque, fermée sur le monde, où ni You Tube ni Facebook ne signifient un libre accès à l'information globale pour les jeunes, où la presse est muselée, étroitement contrôlée par le Bureau de la censure militaire, et où des groupes de hip hop doivent passer la frontière pour chanter leur contestation, car en Birmanie ils risqueraient jusqu'à quelques 30 années de prison (voir l'exemple du groupe GW http://www.globalpost.com/dispatch/asia/100511/myanmar-ge...).
Après quelques mois dans le Nord, Aung Min a décidé de se rendre dans l'autre région de Thaïlande à forte concentration de population birmane : la province de Phang Nga. Il a travaillé comme stagiaire pendant quatre mois avant d'être engagé par Grassroots HRE. Aujourd'hui, Aung Min gagne 4500 bahts par moi (environ 114 euros), en tant que professeur de Mathématiques pour les élèves birmans de sixième et septième cycle (entre 12 et 13 ans) du centre éducatif baptisé « Youth Outreach ». Il dispense une quinzaine d'heures de cours par semaine aux quelques 22 étudiants, les seuls de toute la communauté Birmane de la région de Phang Nga à atteindre ce stade d'éducation, sur une population totale d'au moins 100 000 migrants. Le reste du temps, Aung Min, accompagne et aide l'équipe dans les différentes activités de l'ONG qui concernent l'éducation : organisation de spectacles par les plus jeunes, sorties collectives, rencontres inter-communautés entre les jeunes Birmans et leurs petits voisins Thaïlandais, compétition sportives, etc. Il est également mon guide les premiers jours, car il parle bien anglais et a du temps en dehors de ses heures de travail.

Une éducation à deux vitesses
Le réseau éducatif mis en place par Grassroots HRE comporte deux crèches, huit écoles primaires et le Youth Outreach, créé tout récemment pour les élèves les plus méritants et les plus motivés.
Les écoles primaires, tout comme les deux crèches, me paraissent d'abord manquer cruellement de moyens, et l'éducation ne semble pas dispensée dans les meilleures conditions. Les professeurs ne sont pas assez nombreux et gèrent deux, voire trois classes en même temps. Les classes ne sont d'ailleurs pas toujours formellement séparées, certaines sont espacées seulement de quelques mètres. Une ou deux écoles disposent de tables et de chaises, mais dans les autres les élèves sont assis par terre et écrivent sur des bancs.
L'impression qui domine lorsque nous visitons les différents centres, outre l'accueil extrêmement chaleureux offert par les enfants qui nous accueillent de « Mingalaba » enjoués et de regards remplis de curiosité, est celle d'un certain chaos. Difficile en effet pour les quelques professeurs d'imposer le calme aux trop nombreux élèves. Les enfants qui ne sont pas en train d'écrire courent d'un bout à l'autre, certains sont couchés par terre, d'autres s'amusent à se battre. Dans la crèche, même impression d'agitation permanente, mais plus bruyante encore. Cinquante enfants de deux à cinq ans sont « encadrés » par deux femmes. L'une a une soixantaine d'années, l'autre un peu plus de vingt ans. Les petits parlent, hurlent, courent en tous sens, se battent, se couchent, sautent, se battent. C'est d'autant plus frappant qu'un petit groupe s'est formé autour de la plus âgée des deux femmes, là les enfants sont assis, attentifs et silencieux. Tour à tour, ils reçoivent de ses mains le talc jaune clair qu'elle leur applique sur la peau. Deux ronds sur les joues, sur le front, sur la nuque, un peu sur les bras. C'est une poudre rafraichissante que beaucoup de Birmans s'appliquent ici pour tenter de réguler la transpiration, d'atténuer la chaleur, parfois si étouffante.
Le manque d'effectifs n'est pas le seul problème de ces écoles. Les fonds ont diminué cette année, m'explique Aung Min, et les écoles primaires ne reçoivent plus d'aide pour le déjeuner. Les enfants doivent donc amener leur propre nourriture. Seules les deux crèches reçoivent encore les repas gratuitement de la part d'une association européenne.

Mais un espoir pour les jeunes Birmans de Thaïlande
Alors que je visite une classe de premier cycle, Aung Min me fait remarquer que certains élèves sont âgés de dix, onze ans. A cet âge, ils devraient déjà être en 5è cycle, et non pas au milieu d'enfants de 6-7 ans. Ils viennent à l'école pour la première fois.
C'est pourquoi, malgré le manque d'effectifs, de moyens, de matériel scolaire, etc. l'opération est un succès au regard de ce qui existait (ou plutôt n'existait pas) avant l'arrivée de Grassroots HRE à Khao Lak.
Avant Grassroots, les enfants restaient chez eux ou accompagnaient les parents sur les chantiers de travail. Aujourd'hui, ils sont presque tous scolarisés.
Avant, ils habitaient trop loin pour aller en cours. Aujourd'hui des bus scolaires appartenant à l'organisation se chargent de les conduire chaque matin et de les ramener chaque soir. Dans les communautés trop éloignées, isolées dans les plantations de caoutchouc, des écoles ont été construites récemment.
Avant, il n'y avait aucun espoir de voir ces enfants Birmans devenir autre chose qu'ouvriers ou employés de pêcheries, exercer un autre métier que celui éreintant de leurs pères. Aujourd'hui, dans les écoles primaires, et même dès la crèche, on enseigne les bases de l'anglais et du thaï, en plus de la langue birmane. Les nouvelles générations apprennent la langue du pays dans lequel ils vivent, et augmentent leurs chances de réussir leur insertion. Grassroots a même réussi à placer quelques élèves dans des écoles officielles thaïlandaises. Peut-être certains iront-ils jusqu'à l'Université ?
Enfin, ces écoles ne sont pas seulement un lieu d'éducation pour les enfants Birmans. Elles sont le nerf central de la communauté en tant qu'espace de rencontres, de discussions et d'échanges pour tous ses membres. Que ce soit à travers les réunions de parents d'élèves organisées trois fois par an, les spectacles, les visites régulières du personnel médical, les rencontres inter-écoles, les mariages célébrés dans le Youth Outreach, l'éducation renforce le tissu de la communauté Birmane de Thaïlande, lui apprend à mieux se connaître elle-même, et à terme, lui donne les moyens de s'intégrer dans sa société d'accueil.
Grassroots HRE enseigne aux nouvelles générations l'ouverture, jamais la rancœur et ce, malgré les réticences d'une bonne part de la population Thaïlandaise à l'égard des immigrés Birmans.
Et lorsque les cours s'achèveront à 15 heures, les élèves Birmans se metteront en rangs bien sagement devant leur professeur, et sur un signe de ce dernier ils entonneront en chœur l'hymne national Thaïlandais, puis le Birman.
(Photos: http://www.flickr.com/photos/ghre)
[1] Pour des raisons de sécurité, le nom de la personne a été modifié
11:29
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04.06.2010
Migrations birmanes : quitter le pays de la junte n’est pas la fin du problème
L'organisation GHRE (Grassroots Human Rights Education and Development) lutte pour promouvoir les droits, l'éducation, la sécurité et l'intégration des Birmans immigrés en Thaïlande.
Khao Lak, province de Phang Nga, Thailande.
Tout le monde ou presque se souvient de la date du 26 décembre 2004. Le lendemain de Noël de cette année-là, une vague gigantesque s'abattait sur les côtes de l'Asie du Sud Est, de la Thaïlande à l'Indonésie, tuant, blessant, délogeant, affectant des centaines de milliers de personnes. A Khao Lak, le souvenir est toujours brûlant et la peur n'a pas vraiment quitté les esprits. D'ailleurs beaucoup disent qu'un nouveau Tsunami est attendu pour le 12 juin de cette année 2010. Quelques sites internet et le bouche-à-oreilles relaient cette prévision inquiétante. D'autres personnes sont plus sceptiques, mais tout en avouant qu'ils n'iront pas sur la plage ce jour-là, et conseillent à leurs proches d'en faire autant. Que faut-il croire? Une chose est sure cependant, depuis cette date maudite, le visage de Khao Lak, sur la côte Andaman de Thaïlande, n'est plus le même. Les constructions que l'on voit n'ont que quelques années et on remarque que les travaux ne se sont pas fait attendre. Dans cette région très touristique en haute saison, entre décembre et avril principalement, tous les commerces rouvrent leurs portes et on peine à imaginer que la catastrophe est si proche, il y a six ans à peine. Les hôtels, les restaurants en tout genre, les agences touristiques organisant trekking, plongée et promenades à dos d'éléphants, ou encore les campings, les villages de bungalows en bambous, les boîtes de nuit et les bars, sont tous présents pour nous rappeler que nous sommes ici, à l'autre bout du monde, pour oublier. Oublier nos soucis du quotidien, le mauvais temps, le travail éreintant, notre patron, nos problèmes de couple, la voisine du dessous, etc. Pas question donc de s'éterniser sur les malheurs passés de cette région paradisiaque.
Pourtant les gens d'ici n'oublient pas. Bien au contraire, certains attendent la réplique. Parmi la population de cette région côtière de la province de Phang Nga, une communauté en particulier vit encore les conséquences de la vague : ce sont les ouvriers du bâtiment, ceux qui reconstruisent nos hôtels. Et pour la plupart, ils sont Birmans.
Dans la province de Phang Nga seulement, on estime la population birmane à près de 100 000 personnes, au minimum. Réfugiés pour certains, migrants économiques pour la plupart, ils ont quitté la Birmanie dans l'espoir d'une vie meilleure de l'autre côté de la frontière. Toutefois, quitter le pays de la junte de signifie pas la fin des difficultés.
La première de celles-ci est la confrontation à une population locale pas toujours très accueillante. Les thèmes classiques sont évoqués par certains Thaï que nous rencontrons: les Birmans sont voleurs, voyous, prennent les emplois des locaux, etc. D'autres arguments sont plus intrigants toutefois : une image influencée par d'anciennes querelles, comme la prise et la mise à sac de la capitale royale d'Ayuthaya (Thaïlande) en avril 1767 par le roi d'Ava Hsinbyushin (Birmanie). Temples détruits, images des dieux brûlées, viols, tortures : la férocité des soldats birmans ont durablement marqué les esprits. Bien-sûr tous les thaïlandais ne sont pas ainsi, beaucoup sont tolérants. Ils sont d'ailleurs comme tout le monde. Dans quel pays du globe l'immigrant n'est-il pas regardé avec peur, suspicion, rancœur, voire avec haine dans les pires cas?
A cette question des rapports entre Birmans et Thaïlandais, s'ajoutent bien-sûr tous les problèmes beaucoup plus concrets rencontrés par les immigrés : sans papiers quand ils arrivent, ils doivent travailler informellement, et ne sont pas en position de négocier salaire ou conditions de travail. Beaucoup sont exploités économiquement, et la plupart des hommes travaillent dans des métiers difficiles : ils travaillent de nuit dans les plantations de caoutchouc, ou bien sous une chaleur étouffante en tant qu'ouvriers du bâtiment, dans les pêcheries, etc. Ils sont donc plus exposés à des problèmes de santé. Toutefois ils n'accèdent pas aux services médicaux thaïlandais, soit parce qu'ils sont illégaux, soit parce que les frais sont trop élevés. Lorsque les parents travaillent toute la journée, les enfants sont laissés à eux-mêmes, ne parlant pas thaïlandais à leur arrivée ils ne peuvent se rendre à l'école. Alors ils suivent leurs parents sur les chantiers, voire ils travaillent avec eux, ou aident leur mère à la maison dans les tâches domestiques. Beaucoup de familles vivent dans des logements précaires de bambous et de tôle, qui les protègent à peine des pluies diluviennes de la saison humide. Bien-sûr, beaucoup de thaïlandais vivent dans des conditions similaires de pauvreté, surtout dans le Nord du pays. Mais le problème des Birmans de Thaïlande est que, jusqu'à récemment, cette communauté est restée dans l'ombre, petites mains invisibles, sans accès aux services médicaux, sociaux, et encore moins aux droits. La peur d'être renvoyés dans leur pays a longtemps réduit les Birmans au silence. Peuple invisible donc, pas même reconnu par son gouvernement qui a refusé d'envoyer la moindre délégation après le Tsunami, affirmant qu'il n'existait pas de communauté birmane dans le Sud de la Thaïlande. Pourtant, des quelques 5000 personnes qui ont péri de la vague dans ce pays, on estime qu'entre 2000 et 2500 étaient Birmans.
C'est pour changer ce contexte que travaille l'organisation GHRE, créée en 2000 par Htoo Chit, ancien guérillero de la résistance birmane. Installée à Phang Nga depuis début 2005 au lendemain du Tsunami, l'ONG lutte pour défendre les droits de la communauté birmane afin de la rendre visible, et surtout réalise un immense travail d'éducation à la base, pour donner aux birmans les moyens de leur propre développement. Ecoles, centres médicaux, ateliers, aide légale et judiciaire sont quelques unes des activités de l'organisation, sur lesquelles je reviendrai plus en détail dans les articles suivants. Enfin, un des principaux objectifs de Htoo Chit et de son équipe est de créer des liens avec la communauté thaïlandaise, afin de promouvoir l'acceptation réciproque et l'intégration des nouvelles générations. C'est ainsi, sans lutte armée, ni discours enflammés, ni manifestations spectaculaires, mais à travers ce combat quotidien et sur tous les terrains que GHRE espère créer un espace de développement sain et productif pour la communauté birmane de Thaïlande.
06:27
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