06.05.2010

El Ciego, la voix des prisonniers cubains

 

juan_carlos_gonzalez_leiva.jpg

Si tú haces nada, no te hacen nada. Pero si no haces nada, pues no existes. Porque si eres activista tienes que hacer algo.»[1]

 

Juan Carlos est aveugle. C’est ce qu’on dit de lui en tout cas : « El Ciego », c’est ainsi qu’on l’appelle. Pourtant il suffit que l’aveugle ouvre la bouche pour que disparaisse ce handicap aux yeux de son interlocuteur, tant Juan Carlos est présent. Il parle avec animation, de tout son corps, et il se rapproche de vous pour vous dire certaines choses, et ses paroles sont si captivantes qu’on ne peut pas ne pas deviner, derrière ses lunettes noires, un regard pétillant d’intelligence. Juan Carlos parle sans discontinuer et vite, très vite, mais distinctement. Et malgré cette rapidité dans le débit de paroles, chacune trouve sa place, semble pesée et évaluée, si bien qu’il est impossible de lâcher le fil de ce qu’il dit. Il y a certaines personnes comme cela, qui vous donnent l’impression d’avoir appris et compris plus de choses passionnantes dans les dix dernières minutes que dans les six derniers mois, qui aiguisent votre esprit. Juan Carlos est de celles-ci.

 

Le parcours de Juan Carlos est particulier, car rien ne semble l’avoir poussé dans l’opposition que ses convictions personnelles : des convictions héritées de son père et de José Martí, et alimentées par une inébranlable foi chrétienne.

« Entré porque yo estudiaba José Martí, y estudiaba la Biblia, y Radio Martí me ayudó mucho a entender lo que pasaba aquí. Entonces con lo que estudiaba, y la Biblia, y mi Papa, que le oía desde niño criticando al gobierno, por eso que yo entré. »[2]

 

 

Juan Carlos a commencé par suivre une carrière juridique, pensant que le droit lui donnerait des instruments pour défendre ensuite la justice en laquelle il croyait, même si à l’époque l’idée était encore imprécise quant à la forme que cela allait prendre.

 

« Tenía idea de que estudiando una carrera de derecho tenía conocimiento y un instrumento en las manos para defender mejor la justicia y la verdad. Yo tenía una base cristiana, yo no sabía nada de derechos humanos ni de lucha pacífica, ni cívica, ni de ningún tipo. De política tampoco. Yo la única que tenía era una idea de justicia cristiana. »[3]

 

Son parcours est particulier car il est un véritable autodidacte de l’opposition cubaine. Là où d’autres militants avaient pu subir, avant de faire le pas, des injustices, ou s’être vus intégrés par des proches dans la dissidence, Juan Carlos a commencé seul à se manifester contre ce qu’il considérait contraire à ses principes.

 

« Estaba oyendo Radio Martí y escuché el hundimiento de un barco lleno de niños y de personas, una injusticia. Y entonces hice una carta a Fidel Castro, acusándole de genocidio. Eso fue en el 1994, y el 17 de Julio hice la carta, el hundimiento fue el 13 de Julio. Y en Diciembre me visitaron la seguridad del Estado, me hicieron un expediente, me pusieron en la lista negra, ya. Y en el 1996 me botaron de la Asociación de Ciegos, me expulsaron, una asociación de ciegos gubernamental. Yo estaba terminando la carrera y en Mayo de 1997, producto al hostigamiento que ellos empezaron contra mi, yo decidí ser periodista independiente. Y así empecé sin saber nada de periodismo.»[4]

 

Cette lettre à Fidel Castro, qui est en réalité la deuxième (il en écrit une première en 1993), consacre le passage de Juan Carlos dans la dissidence, en le mettant à l’écart des espaces officiels, emplois et associations gouvernementales pour aveugles. Apprenant qu’il avait des problèmes, d’autres journalistes indépendants de Cuba viennent voir Juan Carlos pour lui proposer de travailler avec eux, tout d’abord en prêtant son téléphone. A l’époque, d’après Juan Carlos, il n’était pas si courant d’avoir un téléphone chez soi, et internet n’était pas encore le média qu’il est devenu. Son premier travail d’opposant était donc d’être un relai d’information en direction des exilés cubains postés aux Etats-Unis. Contacté par les journalistes de Miami, Juan Carlos dictait les informations qui passaient ensuite à Radio Martí.

 

Plus tard, Juan Carlos a commencé à créer une agence de militants dans sa région, à Ciego de Avilas. Le petit groupe s’est multiplié et l’agence est devenue un ensemble d’agences, et le groupe local est devenu national. A l’initiative du petit groupe créé par Juan Carlos, des bibliothèques indépendantes, des associations d’aveugles, des agences de presse se sont créées.

En 2006, le projet culmine dans ce que Juan Carlos baptise alors Consejo de Relatores de Derechos Humanos (Conseil des Rapporteurs des Droits de l’Homme), qui a pour but d’être une organisation de coordination des multiples organisations de l’opposition. Mais des divergences internes (dues selon Juan Carlos aux infiltrations par des agents de la sécurité de l’Etat), empêchent le projet d’aboutir. Le Consejo de Relatores n’a pu être une organisation fédératrice, toutefois elle existe aujourd’hui et est très active, avec pour combat principal l’aide aux prisonniers (politiques en premier lieu, mais pas exclusivement) et la dénonciation des atteintes à leurs droits.

« Pues lo primero es acerca de los presos políticos. Es decir tratar de ayudar a los presos, denunciar su situación. La primera cosa es la situación carcelera. El año pasado reportamos más de 100 muertos dentro de las cárceles. La situación de los presos políticos, muy de cerca los encarcelamientos nuevos, el año pasado fueron justiciados más de 70 disidentes, y encarcelados casi 60.»[5]

 

Tout comme Robertico (qui est par ailleurs le Vice-Président du Conseil des Rapporteurs), Juan Carlos est un opposant extrêmement actif, présent sur tous les fronts. Grâce à l’envoi d’argent d’une partie de sa famille exilée aux Etats-Unis, Juan Carlos touche suffisamment pour vivre décemment et faire tourner les activités de son organisation tant bien que mal. Il achète des cartes téléphoniques aux prisonniers de conscience avec lesquels il est en contact téléphonique régulièrement (aussi souvent que les prisonniers sont autorisés à appeler). C’est ainsi qu’il obtient des informations sur les conditions de détention, qu’il sait si un tel a été placé en cellule d’isolement, tel autre forcé à porter l’uniforme des prisonniers de droit commun, tel autre enfin privé de la visite mensuel de sa famille. Et les prisonniers politiques cubains eux-mêmes sont également très actifs, certains continuent à écrire des articles qui sont ensuite publiés par l’intermédiaire de personnes comme Juan Carlos.

 

Parmi ses autres activités, Juan Carlos écrit lui-même des articles, réceptionne ceux de ses contacts dans toute l’île, et les fait passer aux médias de Miami par internet ou téléphone. Il gère le site internet du Conseil des Rapporteurs (http://derechoshumanoscuba.blogspot.com) et rédige des rapports détaillés sur les droits de l’homme à destination des Nations Unies à un rythme mensuel, trimestriel et annuel. Sans autre rémunération que l’espoir de voir un jour ces rapports créer une conscience internationale.

 

 

« ¿Si yo me iría del país? Francamente, a mí sí me gustaría. Pero no puedo porque tengo un gran compromiso aquí. Seria un daño muy grande por la oposición porque tengo muchas relaciones, contactos. […] La situación de Cuba es difícil. Pero lo que pasa es que Dios existe, yo creo en Dios. Pero si con mi trabajo lograría algo, que no hubiera problemas en Cuba, yo me iría de aquí. Pero no es el caso. Yo he cambiado mi mentalidad, en el año y medio que estoy acá. En el sentido que es necesario servirles yo de voz a los que están presos, los que están sufriendo. Y decirlo al mundo lo que les esta pasando a ellos. Esa es mi misión. Que creo que es humanitaria, creo que es buena. Eso es lo que me hace, eso es mi trabajo.»[6]

 

 

mirando el cielo.jpg

 

Photo: Mirando el cielo, Lorenzo Chelleri


[1] « Si tu ne fais rien, ils ne te font rien. Mais si tu ne fais rien, alors tu n’existes pas. Parce que si tu es militant tu dois faire quelque chose. »

[2] « Je suis entré parce que j’étudiais José Martí, et j’étudiais la Bible, et Radio Martí m’a beaucoup aidé à comprendre ce qui se passait ici. C’est comme ça, avec ce que j’étudiais, et mon père que j’entendais critiquer le gouvernement depuis tout petit, que je suis entré. »

[3] « J’avais l’idée qu’en étudiant le droit j’aurais des connaissances et un instrument entre les mains pour mieux défendre la justice et la vérité. J’avais une base chrétienne, je ne connaissais rien aux droits de l’homme, ni à la lutte pacifique ni civique, ni rien de tout ça. A la politique non plus. Moi la seule que j’avais, c’était une idée de justice chrétienne. »

[4]« J’écoutais Radio Martí et j’ai entendu le naufrage d’un bateau rempli d’enfants et d'autres personnes, une injustice. Alors j’ai écrit une lettre à Fidel Castro l’accusant de génocide. C’était en 1994, le 17 juillet j’écrivais la lettre, le naufrage était le 13. En décembre des gens de la sécurité sont venus me voir, ils m’ont fait un dossier et ils m’ont mis sur la liste noire. En 1996 ils m’ont jeté de l’Association des Aveugles, ils m’ont expulsé, une association gouvernementale. J’ai terminé mes études en mai 1997. Du fait du harcèlement qu’ils ont commencé contre moi, j’ai décidé de devenir journaliste indépendant. C’est comme ça que j’ai commencé, sans rien savoir du journalisme. »

 

[5]« La première chose, ce sont les prisonniers politiques : essayer de les aider et dénoncer leur situation. La situation carcérale c’est la première chose. L’an dernier nous avons comptabilisé plus de 100 morts en prison. Nous suivons de près la situation des prisonniers politiques, les nouveaux emprisonnements. L’an dernier plus de 70 dissidents ont été poursuivis en justice, et presque 60 emprisonnés. »

[6] « Si je quitterais le pays ? Franchement, oui j’aimerais. Mais je ne peux pas parce que je suis très impliqué ici. Ce serait un grand mal pour l’opposition car j’ai beaucoup de relations, de contacts […] La situation de Cuba est difficile. Mais Dieu existe, je crois en Dieu. Mais si mon travail réussissait à quelque chose, s’il n’y avait pas de problèmes à Cuba, je m’en irais d’ici. Mais ce n’est pas le cas. J’ai changé de mentalité pendant l’année et demi que j’ai passée ici, dans le sens où je dois servir de voix à ceux qui sont prisonniers, à ceux qui souffrent. Et dire au monde ce qui leur arrive. C’est ma mission. Je crois qu’elle est humanitaire, je crois qu’elle est bonne. C’est ce qui me fait, c’est mon travail. »